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Victor c'est mon
père
Le voici en
1934
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Je n'ai pas
suffisamment vécu avec
lui à mon goût. Nous
avons été séparés par la
guerre et ensuite mes
parents ont divorcé. je
pouvais le voir et j'y
allais de temps en temps
.............mais mon
père est d'une grande
sensibilité !! Quand
je le voyais j'éprouvais
une très grande émotion
qui restait longtemps en
moi et pesait lourdement
....
Pour faire la
connaissance de Victor
je crois que cette
lettre écrite comme un
testament, quand il
était en prison à Tarbes,
sous Vichy le montre un
aspect de sa
personnalité. Tuberculeux
avant son incarcération
il ne pensait pas
revenir vivant,
personne ne pensait
d'ailleurs qu'il reviendrait !!!
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| Lettre à Marie-Claude - Prison
de Tarbes le 22 novembre 1942 |
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Petite Marie -
Claude, ma fille
chérie,
Bon anniversaire, ma
poupée ! Loin de
toi, ton papa pense
à sa fille chérie et
il t'envoie, pour
tes quatre ans,
toute une brassée de
baisers. Chère
petite Coco, je
voudrais te serrer
tout contre ma
poitrine, bien
tendrement, et
sentir autour de tes
petits bras frais et
roses. Mais c'est
impossible pour le
moment. Je ne peux
t'envoyer que cette
feuille blanche
marquée de signes
noirs qui veulent
être autant de
bonnes caresses pour
Marie-Claude. Ta
chère petite tata
Jeanne te dira le
sens de cette
lettre, encore
mystérieuse pour
toi, mon enfant. Et
bientôt tu
apprendras aussi à
lire, comme ta
grande sœur
Marinette. Plus tard
tu me comprendras
mieux.
Demain, au petit
jour, il y aura 4
ans que tu vins au
monde, pour la plus
grande joie de ta
maman Claudine et de
ton papa Victor. Je
revois toujours le
berceau qui fut ton
premier nid, mon
poussin joli, tandis
que ta maman couvait
son cher trésor,
souriante et
heureuse. Un matin
gris de décembre,
j'allais vous
chercher toutes les
deux, mes petites.
Tu étais belle comme
un Amour, bien au
chaud dans tes
langes, couverte
d'un burnou éclatant
de blancheur - petit
paquet d'ouate et de
chair entre les bras
maternels. Que
n'aurais-je pas fait
pour protéger ces
deux vies
frémissantes, là,
tout près de moi,
fragiles et si
fortes à la fois.
Jusqu'au plus
profond de mon être
je me sentais père.
J'osais à peine te
toucher, ma
mignonne, craignant
peut être que cesse
tout à coup le beau
miracle. Mais déjà
en toi, la vie
triomphait. Je ne
voyais que tes yeux
lumineux.
Oh le bleu pur de
tes yeux, calmes et
profonds, ces yeux
de ta mère chérie,
ces beaux yeux que
j'aime tant ! J'ai
ce bonheur inouï de
voir en chacune de
vous deux images qui
se confondent : mère
et fille - mon cœur!
Du Luxembourg à
Villejuif, tous les
trois, accompagnés
de notre chère tante
Célestine, nous
n'avons fait qu'une
traite, ce jour là.
Ta nourrice, la
bonne Madame
Achille, nous
attendait dans la
petite maison de
banlieue où devaient
s'écouler les
premiers mois de ton
existence. Et chaque
dimanche, pour ta
maman et ton papa
fous de leur joli
bébé, c'étaient
d'inoubliables
heures passées près
du petit lit bleu où
dormait
Marie-Claude. Nous
arrivions sur la
pointe des pieds, de
peur de t'éveiller.
Nous tenant la main,
émus nous regardions
ta petite tête
blonde, pleine de
rêves innocents, et
retenions notre
respiration pour
mieux entendre la
tienne. Mais
parfois, petite
coquine, sentant
notre présence, tu
laissais là ton
sommeil et dardais
sur nous tes grands
yeux ouverts. Alors,
câline, tu
souriais………
Incapables de
résister à un si
doux appel, nous te
prenions sur nos
genoux, disputant,
jaloux, à qui
tiendrait le
biberon.
Quand vint le
printemps, c'est au
jardin que se firent
nos visites. Tu
gigotais dans ta
voiture, tendant
d'adorables menottes
vers les feuilles
vertes des glycines
agitées par le vent,
et tu riais aux
moineaux dans les
branches, au ciel
bleu, au soleil doré
- complices de notre
joie.
Puis ce fut le bel
été 39, premières et
dernières vacances
passées ensemble,
dans ce hameau de
Côte d'or : les
randonnées sur la
route de Saulieu,
les haltes près des
blés moissonnés,
dans ta jolie robe
américaine, verte et
semée de fruits
rouges, les repas
sur le pré, derrière
la ferme, la cuisine
campagnarde où maman
préparait les repas
tandis que ton père
confectionnait ces
maudits cataplasmes
qui te faisaient
souffrir, et les
réveils au chant du
coq, alors que tes
petites jambes
fermes et drues
remuaient depuis
longtemps.
Et l'orage est venu,
qui nous a séparés.
Après la nuit de ce
triste 4 septembre
où les canons de la
DCA commençaient sur
Paris assombri leur
sinistre concert, au
hululement lugubre
des sirènes, tu
roulais dans la
campagne, chère
petite Marie-Claude,
avec d'autres
enfants, chargés
comme toi sur des
camions, fuyant la
guerre….. Le temps
est venu où les
parents ont dû
quitter leurs chers
petits, où le pain
et le lait manquent
dans les maisons, où
les hommes
s'entretuent de par
le monde immense,
incendié, ravagé.
Cependant, au milieu
de la tourmente, par
une glaciale nuit
d'hiver, nous avons
pu, ta maman et
moi,(après de longs
mois de séparation)
surprendre au lit
une petite
Marie-Claude de deux
ans, et nous glisser
à tes côtés, sous
les draps chauds. A
l'aube de ce premier
jour de l'an 41,
nous nous sommes
embrassés bien
tendrement, tous les
trois, et
j'entendrai toujours
la douce voix de
petite maman chérie
nous dire si
gentiment : " Bon an
mon petit…. Bon an,
ma fillette " Nous
étions à quelques
pas de la frontière
coupant la France ;
la neige dehors,
étalait son manteau
blanc, près d'un feu
de bois qui chantait
dans le poêle, tu
jouais Marie-Claude,
assise sur le tapis
avec ton toutou de
peluche, entourée
des jouets que nous
avions apportés pour
ton Noël. Bonheur
simple et grand de
la vie de la vie de
famille, chez ceux
qui travaillent.
Pour avoir voulu
qu'un pareil bonheur
soit universel, ton
papa est aujourd'hui
en prison depuis 17
mois, condamné aux
travaux forcés à
perpétuité. Je sais
que tu n'en rougiras
pas, ma fille , au
contraire. Quand tu
seras plus grande tu
sauras à quelle
noble cause tes
parents ont voué
leur vie et sacrifié
même ce qu'ils ont
de plus cher : leur
amour pour toi.
Comme il nous serait
doux de sentir nos
trois têtes penchées
l'une près de
l'autre et nos
cheveux mêlés, le
soir sous la lampe.
Et que ne
donnerais-je pas
pour entendre le
bruit de tes
galoches, lorsque tu
rentres de l'école ;
ou bien, le dimanche
matin, quand tu te
pelotonnerais contre
ta maman sous, les
couvertures, quel
plaisir ce serait
pour moi de vous
apporter à toutes
les deux un bon bol
de café et
d'innombrables
baisers. Mais
pourrions nous
goûter un vrai
bonheur, sachant que
tant d'êtres
souffrent, faute de
nécessaire ? Nous ne
pouvons vraiment
être heureux qu'en
travaillant au
bonheur de tous, et
c'est pour toutes
les petites
Marie-Claude et les
petits Paulo de la
terre que nous
luttons
(ainsi que me l'a
écrit ta maman dans
sa dernière lettre).
Qu'importent nos
peines, le devoir
seul compte ! Ta
maman et moi avons
fait nôtre la
vieille devise de
Michel de l'Hospital
: " Fais ce que
dois, advienne que
pourra !" Et rien ne
peut nous détourner
de la route sur
laquelle nous nous
sommes engagés, main
dans la main, unis
pour la vie. C'est
la route que tu
choisiras aussi, ma
fille chérie, la
route du travail, de
l'honnêteté, du
dévouement. Suis la
toujours !
Ma petite
Marie-Claude adorée,
ton petit cœur de 4
ans bat déjà bien
fort. A deux ans,
lorsque tu
distribuais
gentiment autour de
toi les friandises
qui t'étaient
offertes, tu
révélais le fond
généreux de ta
nature. Cultive ces
bon sentiments et ne
te laisse jamais
gagner par
l'égoïsme. On doit
vivre non seulement
pour soi, mais pour
les autres. Prends
bien modèle sur ta
chère maman Claudine
: sois bonne et
vaillante comme
elle, affronte avec
autant de courage
l'adversité ; garde
le même sourire
juvénile et confiant
devant les
difficultés ; sois
en un mot notre
vraie jeune fille de
France, sensible et
forte. Pour t'y
préparer, travaille
bien à l'école,
étudie sans relâche,
aie l'ambition de
toujours connaître
davantage, mais
rappelle toi qu'il
te restera toujours
plus à apprendre que
tu n'auras déjà
appris. Reste
modeste et simple,
sans prétention.
Reconnais tes
défauts, tes
faiblesses, et
efforce toi de les
corriger. Se vaincre
soi-même, c'est là
qu'est souvent la
vraie vérité.
Une légende de
l'antique mythologie
grecque raconte que
le géant Antée, fils
de la Terre et de
Neptune, puisait
chaque fois de
nouvelles forces
lorsqu'il reprenait
contact avec la
Terre, sa mère. De
même, ma fille
chérie,
inébranlablement
fidèle à tes
origines. Ouvriers,
ouvrières sont pour
nous les plus beaux
titres de noblesse.
Ce sont les seuls
que nous ayons à te
léguer.
Aime, ma petite
Marie-Claude, aime
le travail et les
travailleurs, aime
ce qui est beau et
bon dans la nature
et chez les hommes,
aime la vie et le
bonheur. Et par
dessus tout, aime ta
mère, ta petite
maman qui nous aime
tant ; aime la d'un
amour tendre et
passionné, à la
folie (comme t'ont
appris les tontons
Louis et Roger) vis
par elle et pour
elle.
Ma fillette adorée,
nous vivons une
époque mouvementée.
Ton sommeil d'enfant
est troublé par les
tirs de la DCA et
ton école maternelle
est occupée par les
soldats étrangers.
Nous ne savons pas
de quoi demain sera
fait. Mais nous
avons la certitude
de l'avenir, et si
l'un de nous doit
disparaître dans la
tourmente, toi, ma
fille, tu vivras. Et
tu verras des temps
meilleurs. Je suis
sûr que tu seras
digne du bonheur qui
t'attend. La
récompense de ton
papa, comme de ta
maman, sera de
savoir qu'ils y ont
été pour quelque
chose.
Mon ange, je t'ai
revue le 25 octobre
dernier, au parloir
de la prison, et je
conserve au fond du
cœur ton image avec
celle de ta maman.
Que je vous aime,
mes petites, mon
amour unique ! Je
vous sens toujours
près, tout près de
moi. Et bientôt,
peut-être nous nous
reverrons. Au
revoir, ma petite
fille chérie. Au
revoir, ma
Marie-Claude. Reçois
de ton père qui
t'adore un gros
bouquet de baisers
tendres, ma Coco
mignonne. J'embrasse
ton petit cou
d'oiseau mignon.

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Photos de jeunesse |

Victor en 1917 |

Quelques années plus tard |

1933 |

1935 |
|
|
|
Victor
responsable des jeunesses Communistes
fut incarcéré dans plusieurs prisons
françaises, puis transféré à
DACHAU. |
28 juin
Arrestation à
Toulouse
|
5 septembre
Interrogatoire
(J.
d'instruction
militaire)
|
20 septembre
Transfert au
quartier
militaire.
Prison de
Périgueux.
|
22 septembre
Comparution
devant la
section
spéciale.
Tribunal
.militaire.
Périgueux.
|
23 septembre
|
Condamnation
travaux
forcés à
perpétuité. |
|
29 septembre
Transfert de
Périgueux à la
prison de Pau
|
|
Puis ce fut EYSSES &
DACHAU
Récit de son
arrestation en 1941
|
Mon
arrestation 28 juin 1941
J'ai été arrêté
à Toulouse le 28
juin 1941 dans
les
circonstances
suivantes :
Arrivé à
Toulouse à 9
heures du matin,
le samedi,
venant de
Limoges, je fis
différentes
petites courses
(... Pharmacie )
et gagnais le
jardin des
plantes ou je me
trouvais un peu
avant 11 heures.
Arrivé au jardin
il me sembla
tout à coup que
j'étais suivi.
Déployant un
journal je
ralentis le pas
pour vérifier.
Devant la cage
aux singes, deux
types
s'arrêtèrent qui
me parurent
suspects. Je
m'assis sur un
banc tout
proche, ils
allèrent
s'asseoir un peu
plus loin,
surveillant
visiblement les
environs,
guettant mes
moindres gestes,
paraissant
intrigués
lorsque je
sortis de ma
poche quelques
papiers blancs.
Au bout d'un
moment survint
un troisième
guetteur muni de
lunettes noires
qui passa devant
moi à deux ou
trois reprises
et s'en alla. Je
me levais est
choisis une
autre place mais
j'y étais à
peine que je
constatais la
venue de trois
nouveaux types.
Plus de
doute, j'étais
encerclé !
Sur
le coup de midi
je sortis du
parc. En me
retournant
j'aperçus deux
des policiers
qui me filaient
presque
ouvertement.
J'entrais dans
une pissotière,
ils y foncèrent
aussitôt. Un
tramway passait
à proximité j'y
sautais en
marche - mais il
allait trop
lentement, un
flic m'y
rejoignit
aussitôt. Cette
fois il n'y a
plus de plus à
s'y tromper.
Arrivé au
Capitole je
descends,
toujours suivi
de ce grand
gaillard qui
fait des
enjambées de
deux mètres. Je
passe par des
petites rues
sans parvenir à
le semer. Ça
devient une
véritable
course. Il me
talonne à
quelques pas en
arrière.
Boulevard de
Strasbourg, à un
croisement de
rues je me
précipite
vivement sur un
tram en marche.
Me voilà seul
dans la voiture,
je commence à
respirer et
profite d'un
encombrement,
place Matabiau
pour essayer de
filer. Je n'ai
pas fait trois
pas que j'ai à
nouveau les
policiers
derrière moi.
L'un d'eux me
suivait en moto
!
A un coin de
rue je rentre
brusquement dans
un grand
immeuble. Ils
n'ont pas pu
repérer la porte
par où je suis
entré. Il
y a un dentiste
dans la maison
j'y vais. Mais
c'est fermé il
est midi passé :
j'attends dans
un couloir, un
quart d'heure 20
minutes. D'une
fenêtre
j'aperçois sans
être vu une
bonne partie du
carrefour
Matabiau.
J’inspecte, rien
d'anormal. Je me
décide à sortir
- pour retomber
aussitôt dans
les pattes des
flics qui
étaient restés
là, en posture
d'attente. Plus
moyen de leur
échapper.
J'entre dans le
premier
restaurant venu
- suivi aussitôt
par deux
policiers qui
s'assoient près
de la porte. En
allant au lavabo
je me débarrasse
d'abord de
quelques papiers
puis je cherche
à sortir. Je
vais carrément à
la cuisine et
explique ma
situation aux
femmes qui s'y
trouvent :"Je
suis un
communiste que
les policiers
veulent arrêter
cachez de moi"
aussitôt, une
brave femme me
conduit au
garage dont une
porte donne sur
une autre rue.
Elle m'ouvre, je
mets le pied
dehors et
m'aperçois qu'un
policier est
déjà posté à
l'angle des deux
rues. Rentré
précipitamment
dans le garage
j'y cherche une
cachette et me
réfugie
finalement dans
un vieux W-C
désaffecté. Un
moment après les
flics rôdent
autour sans me
trouver.
Puis la
patronne du
restaurant et la
cuisinière
viennent me voir
et me
renseignent sur
la situation :
La maison est
encerclée, huit
policiers font
le guet, on
signale des
voitures etc..
Je décide
d'attendre
jusqu'à la nuit,
peut être
trouverais-je
une occasion
favorable !Vers
7 heures du soir
la femme
m'apporte un
casse-croûte et
m'encourage -
mais les
inspecteurs
sont toujours
là. Je moisis
dans mon réduit.
Je m'assois sur
des journaux, au
milieu des
toiles
d'araignées. Par
un cafaron
donnant sur la
rue je vois les
flics faire les
cent pas. La
nuit tombe.
Silence.
Enfin
vers 11 heures
et demie du
soir, arrivée en
trombe, lumière,
cris : " sorts
de la dedans ! "
huit inspecteurs
sont là,
brandissant un
gros madrain
pour enfoncer ma
porte. L'un
d'eux me
menace de son
revolver qu'il
pointe "Aux les
mains" je sors
tranquillement,
menottes aux
poignets et je
crie dans la rue
"voilà ce qu'on
fait des
communistes " et
très haut "à bas
Hitler, a bas
Darlan! " les
flics me tombent
dessus à bras
raccourcis et me
ferment la
bouche. Il me
poussent
brutalement dans
la limousine
stationnée
devant la porte
et en route vers
la sûreté !.
On
m'amène dans une
petite pièce
désordonnée ou
prônent des
portrais-
réclames de
Darlan et Pétain
"allez, ouste, à
poil "je me
déshabille,
convaincu que la
"séance" va
commencer. On me
fouille, rien,
rien. Que mes
faux papiers
d'identité. Je
décline la vraie
et refuse de
répondre à toute
autre question.
Coup de
téléphone. Deux
minutes après le
chef de la bande
de me dit "tu es
membre du Comité
Central ?" -
"oui " puis,
devant mon refus
catégorique de
dire quoi que ce
soit (ils me
tueraient plutôt
) on finit par
me laisser
tranquille. On
me fourre dans
une autre pièce,
sous bonne garde
et je passe la
nuit couché par
terre, menottes
aux mains.
Vers
7 heures le
dimanche matin
29 juin, debout.
Quatre
inspecteurs me
conduisent à la
gare de
Toulouse. Train
de Limoges
-Vichy. Un
compartiment de
2ème classe a
été retenu. J'y
suis entouré de
7 policiers et
jusqu'à Limoges
où l'on descend.
En sortant, en
gare de Limoges,
je croise dans
le couloir du
wagon (à
proximité du
compartiment que
nous occupions)
le traître Dewez
que dévisage en
lui soufflant au
passage :
" salaud " la
canaille
ne bronche pas
mais me fixe. Il
continue le
trajet
(probablement
vers Vichy) par
quel hasard se
trouve-t-il ici
simple
coïncidence ?
Voire
On me conduit
immédiatement
dans les locaux
de la sûreté
de Limoges (ou
plutôt des
locaux qui
semblent être à
la disposition
des brigades
mobiles de la
sûreté nationale
- car je me
rends bientôt
compte que tous
les policiers
qui ont procédé
à mon
arrestation
dépendent
directement de
Vichy ) J'y suis
d'abord le seul
militant arrêté
; un repas que
je paye m'est
apporté d'un
restaurant
voisin (l'hôtel
de Bordeaux je
crois). Puis le
commissaire qui
a mené
"l'opération"
vient se vanter
de sa réussite.
Il m'annonce que
8 camarades ont
été pris en même
temps que moi
(bluff éhonté,
je m'en doute)
il joue à
l'ancien ami du
front populaire
etc... Je lui rétorque
: "c'est
pourquoi vous
servez
aujourd'hui
sous Vichy ! Le
"sous - Vichy"
l'a vexé. On ne
me reparlera
plus.
Dans
l'après-midi
d'autres copains
arrêté sont
entassés dans
les mêmes
locaux. Toutes
les salles
s'emplissent.
Nous voyons
défiler de 40 à
50 policiers.
Des voitures
font sans cesse
l'aller et
venue. Enfin le
soir le gros
coup est
terminé.! Des
"interrogatoires"
commencent. Les
arrestations ont
été faites au
petits bonheur.
Il y a là pas
mal de femmes et
même des enfants
de 13 à 15ans.
Des familles
entières ont été
cueillies . Ici
une femme pleure
parce qu'elle a
dû abandonner sa
vieille mère
malade, alitée
et dont l'état
réclame des
soins constants.
Là une jeune
fille maladive
souffre auprès
de sa maman
inquiète.
J'aperçois Roque
puis Vigne. Les
mines sont en
carton-pâte et
j'ai pu entendre
les ridicules
menaces
proférées contre
Vigne par celui
que nous saurons
être le
commissaire
Masse !
Chantage
classique : « si
tu es sage,
raisonnable tu
t'en tireras
avec un1 ou 2
ans de prison
... Sinon les
travaux
forcés. » Je
n'ai pas pu ne
maîtriser. Quand
le Masse revient
vers moi je lui
crie" vous
croyez que ça
prend votre
petit chantage
aux travaux
forcés ? Mais
même la mort ne
nous effraie
pas. Nous savons
pourquoi luttons
nous." De fait,
malgré les
menaces ou les
promesses, ces
Messieurs feront
chou blanc.
Quelques
perquisitions en
règle sont
décidées pour
corser
l'affaire. On
m'amène
dans un logement
près du quartier
Beaublanc : une
petite chambre,
dans un pavillon
à la sortie de
la ville. Petite
chambre que je
suis accusé
d'avoir habité
illégalement
vers le mois
d'avril. j'y
suis conduit
avec les
menottes. À la
femme qui s'y
trouve je dis de
suite :
"n'ayez pas peur
Madame, je ne
suis pas un
malfaiteur, mais
un Communiste"
la pauvre femme
et toute pâle et
impressionnée
par l'arrivée
des policiers.
Fouille
superficielle
dans la chambre.
Procès-verbal de
perquisition. Je
me suis refusé à
dire quoi que ce
soit. L'un des
policiers
prétend m'avoir
suivi jusqu'à
cette habitation
,un soir, il y a
quelques
semaines.
Enfin le mardi
un tri s’est
opéré. Quelques
personnes ont
été libérées.
Avec Roque et
Vigne nous
sommes conduits
dans un
commissariat.
J'y subi
l'interrogatoire
officiel que me
fait subir un
commissaire de
police
judiciaire de
Vichy, le
commissaire
Pigeon. Ça va
d'autant plus
vite que je suis
muet comme une
carpe, sauf pour
répondre de mon
identité et
affirmer ma foi
Communiste.
Visite formelle
au juge
d’instruction
qui enregistre
purement et
simplement les
déclarations
policières (la
police commande)
– Du reste vous
reconnaissez
avoir utilisé de
faux papiers ?
me dit le juge -
Et cela suffit.
Le mandat de
dépôt est
vivement
signé !Ainsi
sont accomplies
les quelques
formalités
légales
nécessaires pour
couvrir
l’illégalité de
notre
arrestation.
Un coup de
volant Roque et
moi nous sommes
dirigés sur la
prison. Nous
pourrons boire
un demi avant
d’entrer. La
lourde porte
s’ouvre devant
nous ; ça y
est : nous voilà
privés de la
liberté pour un
temps
indéterminé !
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Extraits de son
journal de prison |
8 décembre
Transfert de Pau à
la prison de Tarbes
:
17 décembre :
Je reprends
aujourd'hui mon
journal interrompu
par notre transfert
de Pau à Tarbes.
Quel changement de
vie ! Nous avons
quitté le maudit "
atelier " de Pau
avec un " ouf " de
soulagement. La
seule idée de n'être
plus mêlés aux
voleurs et criminels
de droit commun
suffit à nous
réjouir. Le dernier
incident de notre
vie au milieu de ces
déchets humains
prouve à quelle
sorte de gens nous
avions à faire. Un
mauvais petit poêle
venait d'être
installé dans la
cellule, et, comme
il faisait grand
froid, le caïd de la
troupe (un vulgaire
souteneur,
trafiquant de
femmes) se mit en
devoir de casser
l'une des tables
pour avoir du bois
de chauffage. Et ça
flambait, pardi !
Mais quel branle-bas
quand le surveillant
s'apercevait de la
chose.
Le lendemain -
dimanche - menace de
suppression de la
gamelle (la
meilleure de la
semaine : patates et
viande !) pour toute
la cellule si le
coupable n'était pas
désigné. Enfin,
personne ne
marchanda mais une
sorte de marché fut
conclu : celui qui
prendrait sur lui la
responsabilité du
bris de matériel
recevrait de
l'ensemble des
détenus une portion
de pommes de terres
équivalent à deux
bonnes gamelles. En
échange il serait
seul à aller au
mitard. Le "
sacrifice " fut
accompli le soir
même - ce qui
épargna la mise au
pain sec de tout
l'atelier. Mais
ensuite le "
sacrifié "
volontaire fit le
mouton......
et nous ne savons
pas ce qu'il advint
aux vrais coupables,
car le lundi après
la promenade, nous
eûmes la bonne
surprise d'entendre
appeler nos 8 noms :
" Sortez avec toutes
vos affaires et
n'oubliez rien ! "
Nous ne nous le
fîmes pas dire deux
fois. Voilà nos
affaires emballées
tant bien que mal,
tandis que, tels une
bande de vautours,
un tas de voleurs se
jettent vers le coin
que nous avions
occupé jusque là si
tranquillement. Une
vraie curée !
Certains sont à
l'affût des moindres
bricoles qui peuvent
traîner. Enfin nous
nous frayons
difficilement un
passage. Fouille
superficielle,
signature des
papiers au bureau.
On nous remet nos
valises ! C'est
comme un avant goût
d'une levée d'écrou
!
Nous obtenons en
attendant l'arrivée
de la voiture
cellulaire, d'être
tous les huit dans
une même cellule où
nous opérons un
judicieux partage de
tous les vivres mis
en commun. C'est
qu'il faut
s'attendre à une
séparation possible.
Les victuailles qui
nous restent sont
alors décomptées,
chacun en a sa part.
Un beau tableau que
cet étalage de
produits
alimentaires. Nous
ne restons pas
seulement
spectateurs. Les
denrées périssables
sont promptement
absorbées. Quelle
fête ! Notre ami Léo
préside une dernière
fois ce repas
collectif. Nous
goûtons d'un tas de
bonnes choses : du
beurre, du bon
beurre de campagne
que notre ami paysan
(Coinac) vient de
recevoir, un fameux
saucisson des
Cévennes provenant
du colis d'Arthur,
du bon pain d'épice
et une délicieuse
confiture de coins
envoyés par la sœur
de Léo. Tous les
visages sont
souriants, détendus,
on prend son temps,
on s'attarde au
partage, puis l'on
décide d'en "
griller " une,
(verte ou bleue, au
choix) - la première
depuis
longtemps......
Mais nous n'aurons
pas ce plaisir. La
fête est troublée
par l'arrivée
impromptue du plus
maussade des
surveillants qui
annonce soudain
l'arrivée de la
voiture qui doit
nous conduire vers
une destination
inconnue. Tarbes,
Toulouse, St Etienne
? Nous verrons bien.
En tous cas nous
quittons sans regret
la prison de Pau,
ses détenus peu
intéressants, ses
surveillants brutes
et inhumains, sa
saleté, ses poux et
ses puces....
Nous voilà enchaînés
avec des menottes
archaïques, de
vraies menottes de
prison qui
ressemblent à des
instruments de
torture d'un autre
âge (Mais ne sommes
nous pas revenus 150
ans en arrière ?)
Munis de ces espèces
de chaînes de vélos
rouillés, les
poignets tordus,
nous sommes poussés
comme des paquets
ficelés, dans le
panier à salade.
Chacun est enfermé
dans une cellule :
sorte de cabine de
tôle où l'on a tout
juste la place pour
s'asseoir. Presque
pas d'air (on le
supportera car il
fait froid) Par une
sorte de judas
j'aperçois un bout
de couloir qui longe
nos cages et je me
rends compte des
positions
respectives occupées
par les différents
copains. On échange
quelques mots, ça
va, tout le monde
est casé, le moral
est bon...
On attend les
messieurs si pressés
tout à l'heure
prennent maintenant
l'apéritif
tranquillement.
Enfin sur le coup de
midi et demi, ce
mémorable lundi 8
décembre, la porte
de la prison de Pau
s'ébranle, notre
cage ambulante
s'ébranle se met en
route.
Au dessus d'un verre
dépoli, absolument
opaque se trouvent
des fentes qui
rappellent celles
des persiennes. Par
ces fentes j'ai un
aperçu de
l'extérieur. Que
cela semble bon de
voir du monde, des
rues, de la vie !
Rue Viard, tout au
long des murs de la
prison, il y a
justement le marché
! Cependant nous
quittons vivement la
ville. Parmi tous
ces passants vaquant
à leurs affaires,
parmi ces ménagères
obsédées par
l'insoluble problème
du ravitaillement,
s'en trouvera-t-il
qui songeront que
cette maudite prison
volante transporte
des prisonniers
politiques, des
communistes
condamnés aux
travaux forcés pour
avoir défendu le
pain, la paix et la
liberté des
travailleurs ? Oui
cette pensée
effleurera sans
doute quelques unes
des personnes que
croisera notre
sinistre convoi -
Car désormais le
peuple de France
n'ignore pas que
nombre de ses
enfants souffrent
dans les prisons et
les camps parce
qu'ils ont eu le
courage de se
dresser contre les
oppresseurs
hitlériens et leurs
complices de Vichy.
Nous sommes bientôt
en pleine campagne .
Vision de labeur et
de liberté. Ces
belles routes
blanches, ces
maisons pyrénéennes
aux toits de tuiles
rouges, ces champs
de maïs et ces
vignes, tout cela
c'est la France.
Comme elle sera
belle la France
enfin délivrée ! Les
routes parcourues
aujourd'hui par des
convois de
prisonniers ou
sillonnées de
Mercédes à croix
gammée - toute une
jeunesse heureuse et
libre les a
traversées en
chantant " Allons au
devant de la
vie..... " C'était
au temps à la fois
proche et lointain
du Front populaire.
18 décembre
Toutes ces pensées
me font oublier
l'incommodité de ma
position. Quelques
chocs, aux
tournants, me
rappellent
brusquement à la
réalité. D'une main
malhabile (ce n'est
guère facile avec
cet antique
cabriolet qui vous
serre les deux
poignets) J'extrais
d'une poche quelques
noix et une pomme
que j'ai pu glisser
hâtivement dans mon
veston avant notre
embarquement, ça se
croque à belle dent.
Mais j'ai mieux
encore : profitant
d'un moment
d'inattention du
surveillant j'ai
pris dans ma valise,
tout à l'heure, deux
cartes postales qui
m'avaient été
retenues à leur
arrivée et mises "
au haquet
".Profitons donc de
ce transfert pour en
prendre
connaissance. Toutes
deux viennent de ma
petite Clo chérie.
L'une représente la
maisonnette du
Chambon sur Lignon,
au milieu des bois
de pins, où nous
avons passé en 1938
de si agréables
vacances. C'est pour
nous un souvenir si
attachant (à
l'époque notre
petite Marie-Claude
était " dans le
choux ") que nous
avons fait le projet
avec Clo d'y
retourner tous les
trois. Quelle
magnifique idée a eu
ma petite femme, de
m'envoyer pareille
image. Elle y a
joint une autre
carte, une
reproduction du
merveilleux St Jean
Batiste de Léonard
de Vinci, que nous
avions admiré
ensemble au Louvre
le 1er mai 1936 ! Je
relis tout ému les
quelques lignes
tracées au dos de
cette carte, de
cette écriture que
j'aime tant : " En
souvenir de ce
premier mai passé au
Louvre. Te souviens
tu de ces belles
peintures. J'avais
cette carte je te
l'envoie, je voulais
t'envoyer " la
danseuse de Degas.
Quel feu intérieur
dans ce St Jean
Batiste. Quelle
grâce dans son geste
- Grosses bises. Ta
petite chérie, Clo
". Aussi mon
admiration pour
cette toile
prestigieuse
est-elle encore
augmentée. Je rêve
de plus tard, dans
notre chez nous, une
fidèle reproduction
qui me rappellera
quelques minutes de
vrai bonheur goûtées
durant mon
emprisonnement . Ne
nous retrouvons pas
toujours Clo et moi,
sans cesse réunis
dans l'amour du beau
?
Arrêt brusque,
passage à niveau.
Nous roulons depuis
une bonne heure,
davantage peut-être.
Puis c'est la
traversée d'une
ville qui paraît
importante : grands
cafés, magasins,
foules dans les
rues. Nous
contournons une
grande place,
longeons les
bâtiments d'un grand
bureau de poste. Ca
y est , de vilains
murs gris, une
immense porte,
triste comme il se
doit : la prison.
Nous sommes à
Tarbes.
On nous case
aussitôt dans de
petites cellules,
par trois.
Aujourd'hui 18
décembre, voilà dix
jours qu'avec deux
excellents camarades
j'occupe la cellule
15 où nous fûmes
fourrés dès notre
arrivée. Impression
générale excellente.
Aucune comparaison
possible avec
l'affreux régime de
Pau. Et d'abord ,
finie
l'insupportable
promiscuité du droit
commun. On sait
pourquoi nous sommes
ici et les gardiens
ont tout de suite
pour nous quelques
paroles
d'encouragement qui
laissent bien
augurer de l'avenir.
Commençons par le "
voyage autour de ma
chambre ".
La
cellule n'est pas
grande - En temps
normal un seul
détenu l'habite.
Mais il y a belle
lurette que nous ne
sommes plus en temps
normal. Les murs
sont blanchis à la
chaux et il règne
ici une relative
propreté, propreté
de prison qui laisse
leur place aux poux
et aux puces. Ca ira
cependant. Luxe
inhabituel nous
avons l'eau courante
- Un lavabo pour
notre usage
particulier. Voilà
qui est épatant. Pas
de wc mais
l'inévitable tinette
- perfectionnée
celle là (du moins
par rapport aux
ustensiles du même
genre utilisés à
Limoges et à
Périgueux). Elle est
vidée chaque matin
par les détenus
employés au service
général et
consciencieusement
remplie de grésil.
La literie par
contre est plus que
rudimentaire ! Un
seul lit accroché au
mur (il sera réservé
à notre ami Edmond)
Sur le ciment deux
mauvais paillassons
crasseux. Bien
entendu pas de draps
(cela fera bientôt 6
mois que je n'en ai
pas vu la couleur).
En fait de mobilier
nous avons cependant
la chance : deux
solides chaises de
chêne alourdies par
des anneaux de fer
qui devaient jadis
les retenir à la
muraille, une
planche scellée au
mur et pouvant se
relever sert de
table, dans un angle
nous avons une
étagère à 2 rayons
où nous rangeons
provisions et menus
objets, en dessous
se trouvent quatre
porte manteaux.
C'est du confort.
Tout est ici très
calme.
Puisque nous
avons le privilège
d'avoir encre et
porte plume à notre
disposition nous
pourrons travailler
utilement. Cette vie
quasi monacale n'est
pas pour me
déplaire. Qu'au
moins on puisse
profiter de ce
séjour forcé pour
parfaire son
éducation. Si les
livres que je
convoite sont
autorisés tout va
bien.
Dès le lendemain de
notre arrivée,
visite de M le
Directeur. Fort
courtois il
s'enquiert de nos
origines, de nos
condamnations et
quand il entend " 20
ans ou travaux
forcés à perpétuité
" il nous dit " ils
vous ont sucré !
hein ! Mais tout
cela sera révisé ! "
Certes ce sera
révisé ! avec bien
d'autres choses,
nous n'en doutons
pas. Ce même jour,
nous avons endossé
la tenue
réglementaire de la
prison : costume de
bure, pantalon sans
poches et veste
droite, le tout
couleur muraille.
Nous passons ensuite
au coiffeur qui nous
coupe les cheveux à
ras. Nous nous
regardons
mutuellement,
étonnés, changés,
comiques - Ne
sachant encore où
fourrer nos mains.
Une nouvelle vie
commence.
Nous y sommes vite
habitués ! La
gamelle au début
était d'une
insuffisance
criante. Dix fois du
choux sur quatorze
repas ! Et en
quantité si ridicule
: juste trois
cuillerées. Si ce
régime là continuait
personne n'y
résisterait.
D'autant plus que la
cantine est
pratiquement
inexistante ! 1 kilo
d'oranges (fort
belles d'ailleurs)
pour toute une
semaine - Ce n'est
pas cela qui nourrit
....un homme.
A la
première occasion
nous en avons parlé
au surveillant chef
qui nous dit toutes
les difficultés de
ravitaillement en
ville. Sur la
suggestions de nos
camarades de la
cellule voisine il
s'engage pourtant à
fournir en cantine
des plats de légumes
simplement cuits à
l'eau. De fait nous
avons eu cette
semaine ces
suppléments
...baptisés "
ragoûts ". Le
premier jour nous
avons avalé d'un
trait deux pleines
gamelles de choux -
une quantité qui
correspondait au
total des rations de
la semaine
précédente. Il y a
aussi des châtaignes
(10F le kilo !)
Bouillies,
excellentes, nous en
faisons une
consommation
effrénée : chacun un
kilo par jour. Enfin
nous avons l'estomac
rassasié, impression
que nous n'avons pas
ressentie depuis
longtemps. De plus
les gamelles
ordinaires sont
mieux servies et un
peu plus variées.
Hier soir des pâtes
(une ration pour
trois, à cause d'une
gamelle
insuffisamment
garnie). Donc nous
tiendrons le coup
physiquement (le
moral étant hors de
cause cela va de
soi).
Nous avons le droit
de fumer. Nous avons
commandé du tabac
vert et c'est avec
un réel plaisir que
je fume mes deux
petites cigarettes
quotidiennes. Comme
dit Edmond " ça
termine le repas ".
Avares, ou si l'on
veut économes comme
des prisonniers,
nous conservons
précieusement les
mégots (chacun les
siens) et chacun
puise dans " la
boite à clopes "
pour corser sa pipe
: Et l'on bavarde de
choses et d'autres
tout en fumant la
cigarette....
Autre distraction :
les trois ou quatre
hebdomadaires
autorisés à franchir
les murs des
prisons. On les
commande en même
temps que la cantine
pour les avoir deux
ou trois jours
après. Ils sont d'un
vide épouvantable.
Le n° de 7 jours
paru le 14 décembre
trouve le moyen de
ne traiter
qu'accidentellement
du formidable
conflit du
Pacifique, alors que
nous avons appris
vaguement depuis
plusieurs jours, que
la guerre est
maintenant
déclenchée entre
l'Amérique et le
Japon. Le ton de
cette feuille "
Pourri-Soir " est
celui de la presse
hitlérienne.
Roosevelt y est pris
à partie comme un
vulgaire bolchevik
etc......
Par contre, si
isolés que nous
soyons, si coupés du
monde extérieur,
nous sentons bien
qu'un formidable
espoir soulève le
peuple. La confiance
en l'URSS est
renforcée par les
premiers échecs
militaires allemands
sur le front
soviétique. (Nous
n'en connaissons pas
les détails, mais
les nouvelles venues
de toutes parts
confirment un recul
hitlérien fort
sensible. Le mythe
de l'invincibilité
de l'armée allemande
set désormais
défunt.)
L'espoir
est si grand que nos
familles estiment
déjà notre
libération
prochaine. Jeanne
m'écrit : " Cher
Victor, courage, je
crois que comme tu
dis nous nous
retrouverons
bientôt, j'espère
que tu nous
inviteras dans la
petite maison......
(il s'agit de la
maison dont je rêve,
notre futur foyer
reconstruit). Et
Roger m'exprime
justement une idée
sur laquelle nous
étions ici tombés
d'accord il y a
quelques jours
(télépathie ou
simplement formation
d'un esprit si
identique,
communauté de pensée
si forte que nous
pensons souvent la
même chose au même
moment ?). Sa lettre
du 13 contient ce
beau passage : "
D'aucuns pourraient
se désespérer sur
l'avenir de
l'humanité, en
voyant que le monde
entier est
maintenant embrasé
par la guerre, mais
ce n'est pas le cas
pour nous car au
milieu du sang et
des ruines nous
voyons se lever
l'homme nouveau,
ferme, inébranlable,
et plein d'amour et
de
sensibilité......) "
Quelle joie hier, à
l'heure de la
distribution du
courrier. La maman
nourricière de
Marie-Claude m'a
envoyé des nouvelles
très fraîches de
notre cher trésor.
Elle me fait l'éloge
de sa mignonne tête
bouclée qui fait
l'admiration de tous
ceux qui
l'approchent. Et
puis elle cause très
bien, fort amusante
dans ses petites
réflexions. Il y
aura bientôt un an
que je ne l'ai pas
vue. Si seulement sa
maman peut avoir le
bonheur de
l'embrasser à Noël !
Enfin elle se porte
bien, toujours
soignée et au grand
air. Heureusement
qu'elles est à la
campagne (le médecin
de la prison nous
disait l'autre jour
que souvent le lait
manque ici pour les
petits enfants....
les restrictions
sont affreuses).
Maman Achille m'a
écrit en termes très
touchants. Elle nous
comprend et nous
aime, n'est-elle pas
un peu devenue notre
maman depuis qu'elle
élève notre poupée
chérie ? Elle
termine " Nous avons
l'espoir qu'un jour
la roue tournera et
que le soleil
brillera pour ceux
qui le méritent.....
" Ma fille est en
bonnes mains.
19 décembre
Mes petits frangins
sont magnifiques !
Du camp de
concentration où ils
séjournent depuis
près d'un an, ils
ont trouvé le moyen
de m'expédier un
colis de livres qui
m'a été remis hier
soir. C'est un bon
choix de classiques
Larousse et Hachette
où se trouvent pèle
mêle Montaigne,
Pascal, Machiavel,
Fénelon, Musset et
Baudelaire. Ils y
ont joint le premier
volume de l'Ame
enchantée où je vais
renouer connaissance
avec la courageuse
et sensible Annette
de Romain Rolland
(cette Annette,
femme idéale en qui
je retrouve ma
petite Clo).
Au coucher hier,
échange d'idées sur
la tuberculose ce
fléau social (14.000
morts chaque année -
autant qu'une guerre
!- ) Avec Edmond
nous parlons de
..Clairvivre..-
Cette solution
artificielle du
problème puisqu'elle
aboutit simplement à
retirer de la
société les malades
tuberculeux et leur
offre la vie en vase
clos (comme dans une
sorte de léproserie)
Je songe à ma vie
antérieure au sana,
à l'attitude presque
antisociale de la
plupart des
médecins, aux vices
qui trouvent parmi
les malades un
terrain de
prédilection
(alcoolisme, jeux de
courses,
pornographie). Et
notre association
dissoute ? N'est-ce
pas horrible en soi
de penser que des
milliers de malades
étaient contraints
de s'organiser pour
faire respecter
leurs droits et
obtenir des soins
indispensables à
leur état ? Que
d'obscurs
dévouements, que
d'héroïsme parmi les
militants de la FNTC
(Fédération
nationale des
Tuberculeux Civils).
Je revois encore le
visage fiévreux, aux
pommettes rouges
saillantes, de
Martin dont j'ai
appris la mort
quelques mois avant
mon arrestation.
Malgré son double
pneumo il se
dépensait sans
compter, se
consumant comme une
bûche dans la
cheminée, la
poitrine brûlée d'un
inextinguible feu
intérieur. Avant de
mourir il m'avait
légué son livret
militaire et c'est
sous l'identité de
ce copain mort que
je vivais
illégalement -
m'habituant si bien
à mon identité
nouvelle que j'en
avais presque oublié
la sienne.
20décembre
Ce matin à la
promenade, bonne
surprise.
Nous avons
retrouvé notre ami
Arthur ( qui est
dans la cellule
voisine avec Léo) -
La promenade a lieu
dans de petites
courettes
triangulaires,
entourées de hauts
murs et de grilles à
travers lesquels on
aperçoit un bout de
jardin ou poussent
essentiellement des
choux, toujours des
choux, encore des
choux (notre gamelle
du matin 365 jours
par an). Les cours
ont été conçues pour
un seul détenu
(régime cellulaire
strict) mais nous
sommes 3 par cellule
et nous allons à 3 à
la promenade.
Enfin
exceptionnellement
nous avons donc pu
bavarder un moment
avec notre brave
mineur du Gard.
Toujours le même,
bon comme le pain,
gai comme le soleil
de son midi et
laborieux comme les
paysans cévenols de
son pays natal. Il
pense à ses mineurs.
De prison il a
commandé chez lui
les rapports de
délégués mineurs,
les lois et décrets
qui se rapportent
aux mines et enfin
tout ce qui lui
permettra d'être
entièrement à la
coule, dès la
libération, et prêt
à reprendre le tête
de la Fédération
syndicale des
mineurs du Gard.
Nous avons du mal à
placer un mot tant
notre bavard tient
le crachoir. Quel
magnifique gars ! En
quels termes il nous
parle de sa femme,
de son petit Germain
. Chez lui apparaît
aussitôt, simplement
le père de famille,
l'ouvrier honnête à
la vie pure, le
militant.
C'est la
première fois que
nous nous retrouvons
côte à côte quelques
minutes depuis que
nous avons revêtu le
costume de bure des
condamnés. Quand je
me rappelle Arthur
il y a 6 mois, je
vois immédiatement
les ravages qu'ont
déjà faits sur lui
ces derniers mois de
prison. (il a encore
été malade ces
jours-ci, il a
maigri jauni de
teint et bien
vieilli - toujours
jeune de cœur
cependant. Ce
coup-ci c'est léo
qui est au lit
(aussi costaud qu'il
soit il se ressent
terriblement des 18
mois
d'emprisonnement
antérieurs)
21 décembre.
Dimanche consacré
essentiellement à la
correspondance
familiale. Aux
moments de loisirs,
nous nous
communiquons les
impressions
produites par les
lectures que nous
faisions. Chacun est
content de ce qu'il
y a eu en main :
David son Télémaque,
Édouard les poésies
de Baudelaire et moi
mon Montaigne. Nous
mettons en commun
ces richesse, comme
le reste ! (Hier
nous nous sommes
régalés ensemble du
lapin rôti
qu'Édouard a reçu de
sa femme,
aujourd'hui nous
nous sommes régalés
des chefs-d'œuvre
envoyés par mes
frères... Et
toujours ainsi.
David me demande
comment j'ai appris
le marxisme
léninisme. Je
réponds tout d'abord
: en lisant. Bien
sûr en lisant. Mais
pas seulement
(Édouard interrompit
: on peut apprendre
par des cours)
D'ailleurs j'ai peu
lu en définitive -
et des ouvrages de
M.E.L.S.I. il me
reste plus à lire
que je n'ai lu -
cependant je crois
avoir bien assimilé
ce que j'ai lu. D'où
cela vient-t-il ? À
la réflexion c'est
d'abord parce que je
n'ai pas seulement
lu pour moi, en
égoïste, mais que
j'ai toujours essayé
de communiquer
autour de moi ce que
j'apprenais. À 16
ans je lisais l'état
et la Révolution, et
j'en tirais les
éléments d'une
causerie sur la
Commune, faite
devant ma cellule.
Plus tard j'eus à
préparer des cours,
des rapports, à
rechercher et
choisir des textes
pour "l' Avant Garde
" et "Notre
Jeunesse". C'est
ainsi que j'ai peut
être relu10 à15 fois
le fameux discours
de Lénine fait à la
jeunesse. Le peu que
j'ai appris c'est
alors gravé dans ma
mémoire (en passant
nous remarquons
combien il est
profitable de ne pas
garder pour soi ce
que l'on apprend. À
enseigner on
fortifie, on
développe ses
propres
connaissances. Et
chacun peut
enseigner, ne
serait-ce que dans
un très petit cercle
- sa famille, ses
camarades).
Autre raison pour
laquelle j'ai assez
retenu les leçons
essentielles des
maîtres du
socialisme : j'ai
étudié tel problème
théorique en
relation avec une
préoccupation
pratique du moment.
Par exemple j'ai
relu les articles de
Lénine sur le
défaitismes
révolutionnaire en
pleine guerre
impérialiste
1939-1940
(spécialement son
article sur la
menace allemande
contre Petrograd
1917 - au moment de
l'avance allemande
sur Paris juin 1940)
ou bien j'ai cherché
dans Marx (la guerre
civile en France) la
notion de
gouvernement
national et
gouvernement du
peuple, à l'heure où
nous reprenions un
mot d'ordre
semblable contre
Vichy (début 1941).
Allier la théorie et
la pratique, étudier
en vue d'agir (et
non pas pour le seul
plaisir livresque
d'accumuler des
connaissances) voilà
ce qui permet
d'avancer réellement
en l'étude du
marxisme -
léninisme.
Enfin j'ai eu le
privilège de côtoyer
nos chers
dirigeants, et
d'entendre, en plus
de leur grands
discours officiels,
leurs réflexions
quotidiennes, leurs
remarques sur le
travail courant,
notamment leurs
observations sur les
questions de la
jeunesse. Et c'est
là une école
incomparable certes.
Le manuscrit de ce journal
est au Musée de la
Résistance Nationale
|
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Victor Joseph
MICHAUT est né le 28
octobre 1909 à Paris
Vème dans une
famille très
modeste.
Son père Gustave
enfant de
l'Assistance
publique passa sa
jeunesse en nourrice
dans les fermes de
la Côte d'Or. Adulte
revint à Paris lieu
de sa naissance.
Elisa sa mère née
dans la Creuse de
condition ouvrière
agricole vint à
Paris comme employée
de maison.
La famille MICHAUT
vit dans le XIII à
coté d'une
tannerie-mégisserie,
usine qui
impressionnait Victor
et ses frère Roger
et Louis. Les
MICHAUT avaient
recueilli un cousin
atteint de la
tuberculose qu'ils
attrapèrent tous
sans exception.
Le père lisait chaque
jour l'Humanité , il
adhèra au PS puis au
PC .La mère qui fût
arrêtée et
emprisonnée 4 mois à
St Lazare en 1929 au
cours de la journée
de lutte contre la
guerre adhère aussi
au PC . Elle mourut
en 1931.
Dès
1925
Victor collait des
papillons
antimilitaristes -
durant la guerredu
Maroc - Arrêté à 15
ans ½ , il adhèra à
la Jeunesse
Communiste.
Roger travailla de
nombreuse années à
Bercy, Louis un peu
bohème exerça de
nombreux petits
métiers, Victor qui
avait le certificat
d'études et 3 années
de cours
complémentaires
travailla chez un
artisan
graveur-guillocheur
puis sur le chantier
de taille de pierres
où était son père
jusqu'en 1929 date à
laquelle il devint
permanent de la
jeunesse Communiste.
Au cours de l'été
1930, il participa à
l'école de l'ICJ
pendant six mois et
rentra en France
début 1931. Il fut
alors affecté comme
instructeur des JC
dans le Nord
Pas-de-Calais;
participa aux grèves
du Textile dans la
région de Roubaix
puis à celle des
mineurs en mars
1931. Il revint
ensuite à la
commission de
propagande de la
Fédération des JC à
Paris et fut
secrétaire de la
région parisienne.
En mars 1932, à
l'issue du VIIe
congrès du PCF,
Victor Michaut fut
élu membre du Comité
central puis élu un
des secrétaires des
JC . A partir de fin
1933, il fut tour à
tour rédacteur en
chef et directeur de
l'Avant-Garde qu'il
quitta ainsi que les
Jeunesses en avril
1939.
Victor Michaut joua
un rôle actif dans
la direction
clandestine du parti
Communiste et fut
particulièrement
chargé de l'Humanité
clandestine.
Remplacé un mois
plus tard par
Maertens, il fut
chargé avec Danielle
Casanova de la
propagande politique
dans l'armée et,
jusqu'en mai 1940,
ils firent paraître
le Trait d'union
qu'ils diffusèrent avec la
participation de
Cécile Ouzoulias et
Josette Cothias et
avec le concours de
nombreux
camarades(Josette
Cothias a tapé ce
trait d'union de
décembre 39 à
mars40). Sur ordre
du parti, Victor
Michaut quitta Paris
le 13 juin 1940 avec
le matériel de
confection du
journal et arriva à
Toulouse. Il
réorganisa alors
avec Danielle
Casanova, Georgette
Cadras et Jean
Chaintron l'équipe
dite de Trait
d'union. En juillet,
dans la banlieue de
Limoges, cette
équipe elle se
réunit autour de
Benoît Frachon,
Arthur Dallidet,
Félix Cadras,
Mounette Dutilleul
et Victor Michaut. A
l'issue de cette
réunion, il fut
désigné comme
responsable
politique de la zone
sud.
Bientôt sept à huit
régions furent
constituées. Mais le
28 juin 1941, Victor
Michaut fût arrêté
et, le 23 septembre,
condamné aux travaux
forcés à perpétuité
par la section
spéciale du tribunal
militaire de
Périgueux. Il fut
emprisonné à
Limoges, Périgueux,
Pau, Tarbes puis, en
octobre 1943, à
Eysses où il fit
partie avec P. Doize
et H. Turrel du
triangle communiste
dirigeant.
L'insurrection qui
éclata parmi les 1
200 détenus le 19
février 1944 se
solda par un échec.
Cinquante otages
furent désignés dont
douze furent
fusillés le 23
février. Michaut,
qui remplissait les
fonctions de
commissaire
politique fut
déporté à Dachau le
2 juillet suivant.Il
fut rapatrié le 12
mai 1945 par l'armée
française.
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Je profite
de cette mise à jour pour
confirmer que Victor comme tous
insurgés d'Eysses, fut nommé
membre FFI à la suite de
l'insurrection d'Eysses et de la
lutte menée au sein même
du centre de concentration.
Malgré ce qu'affirme Chambost
dans son histoire "officielle"
du PCF. Voici l'URL de
l'Association d'Eysses :
HISTOIRE ET POSTERITE DU
BATAILLON FFI D'EYSSES
http://www.eysses.fr/index.html
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Élu député de Rouen
le 10 novembre 1946,
Victor MICHAUT représenta la
région de 1945 à
1951 aux Assemblées
constituantes puis à
l'Assemblée
nationale. Il fut
membre du Comité
central du Parti
communiste de mars
1932 à 1964 et du
Bureau politique de
juin 1947 à
1954.Directeur des
Cahiers du
communisme, Victor
Michaut, dont la
santé était de plus
en plus précaire,
demanda, en 1964, à
être relevé de ses
fonctions au Comité
central. Il était
rédacteur en chef
des Cahiers
d'histoire de
l'Institut Maurice
Thorez lorsqu'il
mourut.
Décédé le 16 avril
1974 à Clamart
(Hauts-de-Seine) Il
fut enterré au
cimetière du Père
Lachaise.
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