Familles Communistes aux 19 et 20e Siècles


Introduction Claudine CHOMAT Victor MICHAUT Claudine et Victor Laurent CASANOVA Famille CHOMAT Famille MICHAUT  
Patrice HUGUES Donation au MRN Identifier photos Interroger photos Liens CONTACT   © marie-claude hugues     mise à jour le 15/04/2011


Victor MICHAUT 1909/1974


Victor c'est mon père

Le voici en  1934

 

Je n'ai pas suffisamment vécu avec lui à mon goût. Nous avons été séparés par la guerre et ensuite mes parents ont divorcé. je pouvais le voir et j'y allais de temps en temps .............mais mon père est d'une grande sensibilité !! Quand je le voyais j'éprouvais une très grande émotion qui restait longtemps en moi et pesait lourdement ....

Pour faire la connaissance de Victor je crois que cette lettre écrite comme un testament, quand il était en prison à Tarbes, sous Vichy le montre un aspect de sa personnalité. Tuberculeux avant son incarcération il ne pensait pas revenir vivant, personne ne pensait d'ailleurs qu'il reviendrait !!!

Lettre à Marie-Claude - Prison de Tarbes le 22 novembre 1942




 

Petite Marie - Claude, ma fille chérie,

Bon anniversaire, ma poupée ! Loin de toi, ton papa pense à sa fille chérie et il t'envoie, pour tes quatre ans, toute une brassée de baisers. Chère petite Coco, je voudrais te serrer tout contre ma poitrine, bien tendrement, et sentir autour de tes petits bras frais et roses. Mais c'est impossible pour le moment. Je ne peux t'envoyer que cette feuille blanche marquée de signes noirs qui veulent être autant de bonnes caresses pour Marie-Claude. Ta chère petite tata Jeanne te dira le sens de cette lettre, encore mystérieuse pour toi, mon enfant. Et bientôt tu apprendras aussi à lire, comme ta grande sœur Marinette. Plus tard tu me comprendras mieux.

Demain, au petit jour, il y aura 4 ans que tu vins au monde, pour la plus grande joie de ta maman Claudine et de ton papa Victor. Je revois toujours le berceau qui fut ton premier nid, mon poussin joli, tandis que ta maman couvait son cher trésor, souriante et heureuse. Un matin gris de décembre, j'allais vous chercher toutes les deux, mes petites. Tu étais belle comme un Amour, bien au chaud dans tes langes, couverte d'un burnou éclatant de blancheur - petit paquet d'ouate et de chair entre les bras maternels. Que n'aurais-je pas fait pour protéger ces deux vies frémissantes, là, tout près de moi, fragiles et si fortes à la fois. Jusqu'au plus profond de mon être je me sentais père. J'osais à peine te toucher, ma mignonne, craignant peut être que cesse tout à coup le beau miracle. Mais déjà en toi, la vie triomphait. Je ne voyais que tes yeux lumineux.

Oh le bleu pur de tes yeux, calmes et profonds, ces yeux de ta mère chérie, ces beaux yeux que j'aime tant ! J'ai ce bonheur inouï de voir en chacune de vous deux images qui se confondent : mère et fille - mon cœur!

Du Luxembourg à Villejuif, tous les trois, accompagnés de notre chère tante Célestine, nous n'avons fait qu'une traite, ce jour là. Ta nourrice, la bonne Madame Achille, nous attendait dans la petite maison de banlieue où devaient s'écouler les premiers mois de ton existence. Et chaque dimanche, pour ta maman et ton papa fous de leur joli bébé, c'étaient d'inoubliables heures passées près du petit lit bleu où dormait Marie-Claude. Nous arrivions sur la pointe des pieds, de peur de t'éveiller. Nous tenant la main, émus nous regardions ta petite tête blonde, pleine de rêves innocents, et retenions notre respiration pour mieux entendre la tienne. Mais parfois, petite coquine, sentant notre présence, tu laissais là ton sommeil et dardais sur nous tes grands yeux ouverts. Alors, câline, tu souriais……… Incapables de résister à un si doux appel, nous te prenions sur nos genoux, disputant, jaloux, à qui tiendrait le biberon.

Quand vint le printemps, c'est au jardin que se firent nos visites. Tu gigotais dans ta voiture, tendant d'adorables menottes vers les feuilles vertes des glycines agitées par le vent, et tu riais aux moineaux dans les branches, au ciel bleu, au soleil doré - complices de notre joie.

Puis ce fut le bel été 39, premières et dernières vacances passées ensemble, dans ce hameau de Côte d'or : les randonnées sur la route de Saulieu, les haltes près des blés moissonnés, dans ta jolie robe américaine, verte et semée de fruits rouges, les repas sur le pré, derrière la ferme, la cuisine campagnarde où maman préparait les repas tandis que ton père confectionnait ces maudits cataplasmes qui te faisaient souffrir, et les réveils au chant du coq, alors que tes petites jambes fermes et drues remuaient depuis longtemps.

Et l'orage est venu, qui nous a séparés. Après la nuit de ce triste 4 septembre où les canons de la DCA commençaient sur Paris assombri leur sinistre concert, au hululement lugubre des sirènes, tu roulais dans la campagne, chère petite Marie-Claude, avec d'autres enfants, chargés comme toi sur des camions, fuyant la guerre….. Le temps est venu où les parents ont dû quitter leurs chers petits, où le pain et le lait manquent dans les maisons, où les hommes s'entretuent de par le monde immense, incendié, ravagé.

 Cependant, au milieu de la tourmente, par une glaciale nuit d'hiver, nous avons pu, ta maman et moi,(après de longs mois de séparation) surprendre au lit une petite Marie-Claude de deux ans, et nous glisser à tes côtés, sous les draps chauds. A l'aube de ce premier jour de l'an 41, nous nous sommes embrassés bien tendrement, tous les trois, et j'entendrai toujours la douce voix de petite maman chérie nous dire si gentiment : " Bon an mon petit…. Bon an, ma fillette " Nous étions à quelques pas de la frontière coupant la France ; la neige dehors, étalait son manteau blanc, près d'un feu de bois qui chantait dans le poêle, tu jouais Marie-Claude, assise sur le tapis avec ton toutou de peluche, entourée des jouets que nous avions apportés pour ton Noël. Bonheur simple et grand de la vie de la vie de famille, chez ceux qui travaillent.

 Pour avoir voulu qu'un pareil bonheur soit universel, ton papa est aujourd'hui en prison depuis 17 mois, condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je sais que tu n'en rougiras pas, ma fille , au contraire. Quand tu seras plus grande tu sauras à quelle noble cause tes parents ont voué leur vie et sacrifié même ce qu'ils ont de plus cher : leur amour pour toi. Comme il nous serait doux de sentir nos trois têtes penchées l'une près de l'autre et nos cheveux mêlés, le soir sous la lampe. Et que ne donnerais-je pas pour entendre le bruit de tes galoches, lorsque tu rentres de l'école ; ou bien, le dimanche matin, quand tu te pelotonnerais contre ta maman sous, les couvertures, quel plaisir ce serait pour moi de vous apporter à toutes les deux un bon bol de café et d'innombrables baisers. Mais pourrions nous goûter un vrai bonheur, sachant que tant d'êtres souffrent, faute de nécessaire ? Nous ne pouvons vraiment être heureux qu'en travaillant au bonheur de tous, et c'est pour toutes les petites Marie-Claude et les petits Paulo de la terre que nous luttons

(ainsi que me l'a écrit ta maman dans sa dernière lettre). Qu'importent nos peines, le devoir seul compte ! Ta maman et moi avons fait nôtre la vieille devise de Michel de l'Hospital : " Fais ce que dois, advienne que pourra !" Et rien ne peut nous détourner de la route sur laquelle nous nous sommes engagés, main dans la main, unis pour la vie. C'est la route que tu choisiras aussi, ma fille chérie, la route du travail, de l'honnêteté, du dévouement. Suis la toujours !

 Ma petite Marie-Claude adorée, ton petit cœur de 4 ans bat déjà bien fort. A deux ans, lorsque tu distribuais gentiment autour de toi les friandises qui t'étaient offertes, tu révélais le fond généreux de ta nature. Cultive ces bon sentiments et ne te laisse jamais gagner par l'égoïsme. On doit vivre non seulement pour soi, mais pour les autres. Prends bien modèle sur ta chère maman Claudine : sois bonne et vaillante comme elle, affronte avec autant de courage l'adversité ; garde le même sourire juvénile et confiant devant les difficultés ; sois en un mot notre vraie jeune fille de France, sensible et forte. Pour t'y préparer, travaille bien à l'école, étudie sans relâche, aie l'ambition de toujours connaître davantage, mais rappelle toi qu'il te restera toujours plus à apprendre que tu n'auras déjà appris. Reste modeste et simple, sans prétention. Reconnais tes défauts, tes faiblesses, et efforce toi de les corriger. Se vaincre soi-même, c'est là qu'est souvent la vraie vérité.

 Une légende de l'antique mythologie grecque raconte que le géant Antée, fils de la Terre et de Neptune, puisait chaque fois de nouvelles forces lorsqu'il reprenait contact avec la Terre, sa mère. De même, ma fille chérie, inébranlablement fidèle à tes origines. Ouvriers, ouvrières sont pour nous les plus beaux titres de noblesse. Ce sont les seuls que nous ayons à te léguer.

 Aime, ma petite Marie-Claude, aime le travail et les travailleurs, aime ce qui est beau et bon dans la nature et chez les hommes, aime la vie et le bonheur. Et par dessus tout, aime ta mère, ta petite maman qui nous aime tant ; aime la d'un amour tendre et passionné, à la folie (comme t'ont appris les tontons Louis et Roger) vis par elle et pour elle.

 Ma fillette adorée, nous vivons une époque mouvementée. Ton sommeil d'enfant est troublé par les tirs de la DCA et ton école maternelle est occupée par les soldats étrangers. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Mais nous avons la certitude de l'avenir, et si l'un de nous doit disparaître dans la tourmente, toi, ma fille, tu vivras. Et tu verras des temps meilleurs. Je suis sûr que tu seras digne du bonheur qui t'attend. La récompense de ton papa, comme de ta maman, sera de savoir qu'ils y ont été pour quelque chose.

 Mon ange, je t'ai revue le 25 octobre dernier, au parloir de la prison, et je conserve au fond du cœur ton image avec celle de ta maman. Que je vous aime, mes petites, mon amour unique ! Je vous sens toujours près, tout près de moi. Et bientôt, peut-être nous nous reverrons. Au revoir, ma petite fille chérie. Au revoir, ma Marie-Claude. Reçois de ton père qui t'adore un gros bouquet de baisers tendres, ma Coco mignonne. J'embrasse ton petit cou d'oiseau mignon.

 

Photos de jeunesse


Victor en 1917


Quelques années plus tard


1933


1935

Victor responsable des jeunesses Communistes fut incarcéré dans plusieurs prisons françaises,  puis transféré à DACHAU.
 

28 juin Arrestation à Toulouse

 

5 septembre Interrogatoire (J. d'instruction militaire)

 

20 septembre Transfert au quartier militaire. Prison de Périgueux.

22 septembre Comparution devant la section spéciale. Tribunal .militaire. Périgueux.

 

23 septembre

Condamnation travaux forcés à perpétuité.

 

29 septembre Transfert de Périgueux à la prison de Pau

Puis ce fut EYSSES & DACHAU

Récit de son arrestation en 1941

Mon arrestation 28 juin 1941

J'ai été arrêté à Toulouse le 28 juin 1941 dans les circonstances suivantes :

 Arrivé à Toulouse à 9 heures du matin, le samedi, venant de Limoges, je fis différentes petites courses (... Pharmacie ) et gagnais le jardin des plantes ou je me trouvais un peu avant 11 heures. Arrivé au jardin il me sembla tout à coup que j'étais suivi. Déployant un journal je ralentis le pas pour vérifier. Devant la cage aux singes, deux types s'arrêtèrent qui me parurent suspects. Je m'assis sur un banc tout proche, ils allèrent s'asseoir un peu plus loin, surveillant visiblement les environs, guettant mes moindres gestes, paraissant intrigués lorsque je sortis de ma poche quelques papiers blancs. Au bout d'un moment survint un troisième guetteur muni de lunettes noires qui passa devant moi à deux ou trois reprises et s'en alla. Je me levais est choisis une autre place mais j'y étais à peine que je constatais la venue de trois nouveaux types. Plus de  doute, j'étais encerclé !

Sur le coup de midi je sortis du parc. En me retournant j'aperçus deux des policiers qui me filaient presque ouvertement. J'entrais dans une pissotière, ils y foncèrent aussitôt. Un tramway passait à proximité j'y sautais en  marche - mais il allait trop lentement, un flic  m'y rejoignit aussitôt. Cette fois il n'y a plus de plus à s'y tromper. Arrivé au Capitole je descends, toujours suivi de ce grand gaillard qui fait des enjambées de deux mètres. Je passe par des petites rues sans parvenir à le semer. Ça devient une véritable course. Il me talonne à quelques pas en arrière. Boulevard de Strasbourg, à un croisement de rues je me précipite vivement sur un tram en marche.

 Me voilà seul dans la voiture, je commence à respirer et profite d'un encombrement, place Matabiau pour essayer de filer. Je n'ai pas fait trois pas que j'ai à nouveau les policiers derrière moi. L'un d'eux me suivait en moto !

A un coin de rue je rentre brusquement dans un grand immeuble. Ils n'ont pas pu  repérer la porte par où je suis entré.  Il y a un dentiste dans la maison j'y vais. Mais c'est fermé il est midi passé : j'attends dans un couloir, un quart d'heure 20 minutes. D'une fenêtre j'aperçois sans être vu une bonne partie du carrefour Matabiau. J’inspecte, rien d'anormal. Je me décide à sortir - pour retomber aussitôt dans les pattes des flics qui étaient restés là, en posture d'attente. Plus moyen de leur échapper.

J'entre dans le premier restaurant venu - suivi aussitôt par deux policiers qui s'assoient près de la porte. En allant au lavabo je me débarrasse d'abord de quelques papiers puis je cherche à sortir. Je vais carrément à la cuisine et explique ma situation aux femmes qui s'y trouvent :"Je suis un communiste que les policiers veulent arrêter cachez de moi" aussitôt, une brave femme me conduit au garage dont une porte donne sur une autre rue. Elle m'ouvre, je mets le pied dehors et m'aperçois qu'un policier est déjà posté à l'angle des deux rues. Rentré précipitamment dans le garage j'y cherche une cachette et me réfugie finalement dans un vieux W-C désaffecté. Un moment après les flics rôdent autour sans me trouver.

 Puis la patronne du restaurant et la cuisinière viennent me voir et me renseignent sur la situation : La maison est encerclée, huit policiers font le guet, on signale des voitures etc.. Je décide d'attendre jusqu'à la nuit,  peut être trouverais-je une occasion favorable !Vers 7 heures du soir la femme m'apporte un casse-croûte et m'encourage - mais les inspecteurs  sont toujours là. Je moisis dans mon réduit. Je m'assois sur des journaux, au milieu des  toiles d'araignées. Par un cafaron donnant sur la rue je vois les flics faire les cent pas. La nuit tombe. Silence.

 Enfin vers 11 heures et demie du soir, arrivée en trombe, lumière, cris : " sorts de la dedans ! " huit inspecteurs sont là, brandissant un gros madrain pour enfoncer ma porte. L'un d'eux  me menace de son revolver qu'il pointe "Aux les mains" je sors tranquillement, menottes aux poignets et je crie dans la rue "voilà ce qu'on fait des communistes " et très haut "à bas Hitler, a bas Darlan! " les flics me tombent dessus à bras raccourcis et me ferment la bouche. Il me poussent brutalement dans la limousine stationnée devant la porte et en route vers la sûreté !.

  On m'amène dans une petite pièce désordonnée ou  prônent des portrais- réclames de Darlan et Pétain "allez, ouste, à poil "je me déshabille, convaincu que la "séance" va commencer. On me fouille, rien, rien. Que mes faux papiers d'identité. Je décline la vraie et refuse de répondre à toute autre question. Coup de téléphone. Deux minutes après le chef de la bande de me dit "tu es membre du Comité Central ?" - "oui " puis, devant mon refus catégorique de dire quoi que ce soit (ils me tueraient plutôt ) on finit par me laisser tranquille. On me fourre dans une autre pièce, sous bonne garde et je passe la nuit couché par terre, menottes  aux mains.

 Vers 7 heures le dimanche matin 29 juin, debout. Quatre inspecteurs me conduisent à la gare de Toulouse. Train de Limoges -Vichy. Un compartiment de 2ème classe a été retenu. J'y suis entouré de 7 policiers et jusqu'à Limoges où l'on descend. En sortant, en gare de Limoges, je croise dans le couloir du wagon (à proximité du compartiment que nous occupions) le traître Dewez que dévisage en lui soufflant au passage :  " salaud " la canaille  ne bronche pas mais me fixe. Il continue le trajet (probablement vers Vichy) par quel hasard se trouve-t-il ici simple coïncidence ? Voire

On me conduit immédiatement dans les locaux de la sûreté  de Limoges (ou plutôt des locaux qui semblent être à la disposition des brigades mobiles de la sûreté nationale - car je me rends bientôt compte que tous les policiers qui ont procédé à mon arrestation dépendent directement de Vichy ) J'y suis d'abord le seul militant arrêté ; un repas que je paye m'est apporté d'un restaurant voisin (l'hôtel de Bordeaux je crois). Puis le commissaire qui a mené "l'opération" vient se vanter de sa réussite. Il m'annonce que 8 camarades ont été pris en même temps que moi (bluff éhonté, je m'en doute) il joue à l'ancien ami du front populaire etc... Je lui rétorque : "c'est pourquoi vous servez aujourd'hui  sous Vichy ! Le "sous - Vichy" l'a vexé. On ne me reparlera plus.

Dans l'après-midi d'autres copains arrêté sont entassés dans les mêmes locaux. Toutes les salles s'emplissent. Nous voyons défiler de 40 à 50 policiers. Des voitures font sans cesse l'aller et venue. Enfin le soir le gros coup est terminé.! Des "interrogatoires" commencent. Les arrestations ont été faites au petits bonheur. Il y a là pas mal de femmes et même des enfants de 13 à 15ans. Des familles entières ont été cueillies . Ici une femme pleure parce qu'elle a dû abandonner sa vieille mère malade, alitée et dont l'état réclame des soins constants. Là une jeune fille maladive souffre auprès de sa maman inquiète. J'aperçois Roque puis Vigne. Les mines sont en carton-pâte et j'ai pu entendre les ridicules menaces proférées contre Vigne par celui que nous saurons être le commissaire Masse !

 Chantage classique : « si tu es sage, raisonnable tu t'en tireras avec un1 ou 2 ans de prison ... Sinon les travaux forcés. » Je n'ai pas pu ne maîtriser. Quand le Masse revient vers moi je lui crie" vous croyez que ça prend votre petit chantage aux travaux forcés ? Mais même la mort ne nous effraie pas. Nous savons pourquoi luttons nous." De fait, malgré les menaces ou les promesses, ces Messieurs feront chou blanc.

 Quelques perquisitions en règle sont décidées pour corser l'affaire. On m'amène  dans un logement près du quartier Beaublanc : une petite chambre, dans un pavillon à la sortie de la ville. Petite chambre que je suis accusé d'avoir habité illégalement vers le mois d'avril. j'y suis conduit avec les menottes. À la femme qui s'y trouve je dis de suite  : "n'ayez pas peur Madame, je ne suis pas un malfaiteur, mais un Communiste" la pauvre femme et toute pâle et impressionnée par l'arrivée des policiers. Fouille superficielle dans la chambre. Procès-verbal de perquisition. Je me suis refusé à dire quoi que ce soit. L'un des policiers prétend m'avoir suivi jusqu'à cette habitation ,un soir, il y a quelques semaines.

Enfin le mardi un tri s’est opéré. Quelques personnes ont été libérées. Avec Roque et Vigne  nous sommes conduits dans un commissariat. J'y subi l'interrogatoire officiel que me fait subir un commissaire de police judiciaire de Vichy, le commissaire Pigeon. Ça va d'autant plus vite que je suis muet comme une carpe, sauf pour répondre de mon identité et affirmer ma foi Communiste.

 Visite formelle au juge d’instruction qui enregistre purement et simplement les déclarations policières (la police commande) – Du reste vous reconnaissez avoir utilisé de faux papiers ? me dit le juge - Et cela suffit. Le mandat de dépôt est vivement signé !Ainsi sont accomplies les quelques formalités légales nécessaires pour couvrir l’illégalité de notre arrestation.

Un coup de volant Roque et moi nous sommes dirigés sur la prison. Nous pourrons boire un demi avant d’entrer. La lourde porte s’ouvre devant nous ; ça y est : nous voilà privés de la liberté pour un temps indéterminé !

Extraits de son journal de prison

8 décembre

Transfert de Pau à la prison de Tarbes :

17 décembre :

 

Je reprends aujourd'hui mon journal interrompu par notre transfert de Pau à Tarbes.

Quel changement de vie ! Nous avons quitté le maudit " atelier " de Pau avec un " ouf " de soulagement. La seule idée de n'être plus mêlés aux voleurs et criminels de droit commun suffit à nous réjouir. Le dernier incident de notre vie au milieu de ces déchets humains prouve à quelle sorte de gens nous avions à faire. Un mauvais petit poêle venait d'être installé dans la cellule, et, comme il faisait grand froid, le caïd de la troupe (un vulgaire souteneur, trafiquant de femmes) se mit en devoir de casser l'une des tables pour avoir du bois de chauffage. Et ça flambait, pardi ! Mais quel branle-bas quand le surveillant s'apercevait de la chose.

Le lendemain - dimanche - menace de suppression de la gamelle (la meilleure de la semaine : patates et viande !) pour toute la cellule si le coupable n'était pas désigné. Enfin, personne ne marchanda mais une sorte de marché fut conclu : celui qui prendrait sur lui la responsabilité du bris de matériel recevrait de l'ensemble des détenus une portion de pommes de terres équivalent à deux bonnes gamelles. En échange il serait seul à aller au mitard. Le " sacrifice " fut accompli le soir même - ce qui épargna la mise au pain sec de tout l'atelier. Mais ensuite le " sacrifié " volontaire fit le mouton......

et nous ne savons pas ce qu'il advint aux vrais coupables, car le lundi après la promenade, nous eûmes la bonne surprise d'entendre appeler nos 8 noms : " Sortez avec toutes vos affaires et n'oubliez rien ! " Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois. Voilà nos affaires emballées tant bien que mal, tandis que, tels une bande de vautours, un tas de voleurs se jettent vers le coin que nous avions occupé jusque là si tranquillement. Une vraie curée ! Certains sont à l'affût des moindres bricoles qui peuvent traîner. Enfin nous nous frayons difficilement un passage. Fouille superficielle, signature des papiers au bureau. On nous remet nos valises ! C'est comme un avant goût d'une levée d'écrou !

Nous obtenons en attendant l'arrivée de la voiture cellulaire, d'être tous les huit dans une même cellule où nous opérons un judicieux partage de tous les vivres mis en commun. C'est qu'il faut s'attendre à une séparation possible. Les victuailles qui nous restent sont alors décomptées, chacun en a sa part. Un beau tableau que cet étalage de produits alimentaires. Nous ne restons pas seulement spectateurs. Les denrées périssables sont promptement absorbées. Quelle fête ! Notre ami Léo préside une dernière fois ce repas collectif. Nous goûtons d'un tas de bonnes choses : du beurre, du bon beurre de campagne que notre ami paysan (Coinac) vient de recevoir, un fameux saucisson des Cévennes provenant du colis d'Arthur, du bon pain d'épice et une délicieuse confiture de coins envoyés par la sœur de Léo. Tous les visages sont souriants, détendus, on prend son temps, on s'attarde au partage, puis l'on décide d'en " griller " une, (verte ou bleue, au choix) - la première depuis longtemps......

Mais nous n'aurons pas ce plaisir. La fête est troublée par l'arrivée impromptue du plus maussade des surveillants qui annonce soudain l'arrivée de la voiture qui doit nous conduire vers une destination inconnue. Tarbes, Toulouse, St Etienne ? Nous verrons bien. En tous cas nous quittons sans regret la prison de Pau, ses détenus peu intéressants, ses surveillants brutes et inhumains, sa saleté, ses poux et ses puces....

Nous voilà enchaînés avec des menottes archaïques, de vraies menottes de prison qui ressemblent à des instruments de torture d'un autre âge (Mais ne sommes nous pas revenus 150 ans en arrière ?) Munis de ces espèces de chaînes de vélos rouillés, les poignets tordus, nous sommes poussés comme des paquets ficelés, dans le panier à salade. Chacun est enfermé dans une cellule : sorte de cabine de tôle où l'on a tout juste la place pour s'asseoir. Presque pas d'air (on le supportera car il fait froid) Par une sorte de judas j'aperçois un bout de couloir qui longe nos cages et je me rends compte des positions respectives occupées par les différents copains. On échange quelques mots, ça va, tout le monde est casé, le moral est bon...

On attend les messieurs si pressés tout à l'heure prennent maintenant l'apéritif tranquillement. Enfin sur le coup de midi et demi, ce mémorable lundi 8 décembre, la porte de la prison de Pau s'ébranle, notre cage ambulante s'ébranle se met en route.

Au dessus d'un verre dépoli, absolument opaque se trouvent des fentes qui rappellent celles des persiennes. Par ces fentes j'ai un aperçu de l'extérieur. Que cela semble bon de voir du monde, des rues, de la vie ! Rue Viard, tout au long des murs de la prison, il y a justement le marché ! Cependant nous quittons vivement la ville. Parmi tous ces passants vaquant à leurs affaires, parmi ces ménagères obsédées par l'insoluble problème du ravitaillement, s'en trouvera-t-il qui songeront que cette maudite prison volante transporte des prisonniers politiques, des communistes condamnés aux travaux forcés pour avoir défendu le pain, la paix et la liberté des travailleurs ? Oui cette pensée effleurera sans doute quelques unes des personnes que croisera notre sinistre convoi - Car désormais le peuple de France n'ignore pas que nombre de ses enfants souffrent dans les prisons et les camps parce qu'ils ont eu le courage de se dresser contre les oppresseurs hitlériens et leurs complices de Vichy.

Nous sommes bientôt en pleine campagne . Vision de labeur et de liberté. Ces belles routes blanches, ces maisons pyrénéennes aux toits de tuiles rouges, ces champs de maïs et ces vignes, tout cela c'est la France. Comme elle sera belle la France enfin délivrée ! Les routes parcourues aujourd'hui par des convois de prisonniers ou sillonnées de Mercédes à croix gammée - toute une jeunesse heureuse et libre les a traversées en chantant " Allons au devant de la vie..... " C'était au temps à la fois proche et lointain du Front populaire.

18 décembre

Toutes ces pensées me font oublier l'incommodité de ma position. Quelques chocs, aux tournants, me rappellent brusquement à la réalité. D'une main malhabile (ce n'est guère facile avec cet antique cabriolet qui vous serre les deux poignets) J'extrais d'une poche quelques noix et une pomme que j'ai pu glisser hâtivement dans mon veston avant notre embarquement, ça se croque à belle dent.

 Mais j'ai mieux encore : profitant d'un moment d'inattention du surveillant j'ai pris dans ma valise, tout à l'heure, deux cartes postales qui m'avaient été retenues à leur arrivée et mises " au haquet ".Profitons donc de ce transfert pour en prendre connaissance. Toutes deux viennent de ma petite Clo chérie.

 L'une représente la maisonnette du Chambon sur Lignon, au milieu des bois de pins, où nous avons passé en 1938 de si agréables vacances. C'est pour nous un souvenir si attachant (à l'époque notre petite Marie-Claude était " dans le choux ") que nous avons fait le projet avec Clo d'y retourner tous les trois. Quelle magnifique idée a eu ma petite femme, de m'envoyer pareille image. Elle y a joint une autre carte, une reproduction du merveilleux St Jean Batiste de Léonard de Vinci, que nous avions admiré ensemble au Louvre le 1er mai 1936 ! Je relis tout ému les quelques lignes tracées au dos de cette carte, de cette écriture que j'aime tant : " En souvenir de ce premier mai passé au Louvre. Te souviens tu de ces belles peintures. J'avais cette carte je te l'envoie, je voulais t'envoyer " la danseuse de Degas. Quel feu intérieur dans ce St Jean Batiste. Quelle grâce dans son geste - Grosses bises. Ta petite chérie, Clo ". Aussi mon admiration pour cette toile prestigieuse est-elle encore augmentée. Je rêve de plus tard, dans notre chez nous, une fidèle reproduction qui me rappellera quelques minutes de vrai bonheur goûtées durant mon emprisonnement . Ne nous retrouvons pas toujours Clo et moi, sans cesse réunis dans l'amour du beau ?

Arrêt brusque, passage à niveau. Nous roulons depuis une bonne heure, davantage peut-être. Puis c'est la traversée d'une ville qui paraît importante : grands cafés, magasins, foules dans les rues. Nous contournons une grande place, longeons les bâtiments d'un grand bureau de poste. Ca y est , de vilains murs gris, une immense porte, triste comme il se doit : la prison. Nous sommes à Tarbes.

On nous case aussitôt dans de petites cellules, par trois.

Aujourd'hui 18 décembre, voilà dix jours qu'avec deux excellents camarades j'occupe la cellule 15 où nous fûmes fourrés dès notre arrivée. Impression générale excellente. Aucune comparaison possible avec l'affreux régime de Pau. Et d'abord , finie l'insupportable promiscuité du droit commun. On sait pourquoi nous sommes ici et les gardiens ont tout de suite pour nous quelques paroles d'encouragement qui laissent bien augurer de l'avenir.

Commençons par le " voyage autour de ma chambre ".

 La cellule n'est pas grande - En temps normal un seul détenu l'habite. Mais il y a belle lurette que nous ne sommes plus en temps normal. Les murs sont blanchis à la chaux et il règne ici une relative propreté, propreté de prison qui laisse leur place aux poux et aux puces. Ca ira cependant. Luxe inhabituel nous avons l'eau courante - Un lavabo pour notre usage particulier. Voilà qui est épatant. Pas de wc mais l'inévitable tinette - perfectionnée celle là (du moins par rapport aux ustensiles du même genre utilisés à Limoges et à Périgueux). Elle est vidée chaque matin par les détenus employés au service général et consciencieusement remplie de grésil.

La literie par contre est plus que rudimentaire ! Un seul lit accroché au mur (il sera réservé à notre ami Edmond) Sur le ciment deux mauvais paillassons crasseux. Bien entendu pas de draps (cela fera bientôt 6 mois que je n'en ai pas vu la couleur). En fait de mobilier nous avons cependant la chance : deux solides chaises de chêne alourdies par des anneaux de fer qui devaient jadis les retenir à la muraille, une planche scellée au mur et pouvant se relever sert de table, dans un angle nous avons une étagère à 2 rayons où nous rangeons provisions et menus objets, en dessous se trouvent quatre porte manteaux. C'est du confort. Tout est ici très calme.

 Puisque nous avons le privilège d'avoir encre et porte plume à notre disposition nous pourrons travailler utilement. Cette vie quasi monacale n'est pas pour me déplaire. Qu'au moins on puisse profiter de ce séjour forcé pour parfaire son éducation. Si les livres que je convoite sont autorisés tout va bien.

 

Dès le lendemain de notre arrivée, visite de M le Directeur. Fort courtois il s'enquiert de nos origines, de nos condamnations et quand il entend " 20 ans ou travaux forcés à perpétuité " il nous dit " ils vous ont sucré ! hein ! Mais tout cela sera révisé ! " Certes ce sera révisé ! avec bien d'autres choses, nous n'en doutons pas. Ce même jour, nous avons endossé la tenue réglementaire de la prison : costume de bure, pantalon sans poches et veste droite, le tout couleur muraille. Nous passons ensuite au coiffeur qui nous coupe les cheveux à ras. Nous nous regardons mutuellement, étonnés, changés, comiques - Ne sachant encore où fourrer nos mains.

 Une nouvelle vie commence.

Nous y sommes vite habitués ! La gamelle au début était d'une insuffisance criante. Dix fois du choux sur quatorze repas ! Et en quantité si ridicule : juste trois cuillerées. Si ce régime là continuait personne n'y résisterait. D'autant plus que la cantine est pratiquement inexistante ! 1 kilo d'oranges (fort belles d'ailleurs) pour toute une semaine - Ce n'est pas cela qui nourrit ....un homme.

 A la première occasion nous en avons parlé au surveillant chef qui nous dit toutes les difficultés de ravitaillement en ville. Sur la suggestions de nos camarades de la cellule voisine il s'engage pourtant à fournir en cantine des plats de légumes simplement cuits à l'eau. De fait nous avons eu cette semaine ces suppléments ...baptisés " ragoûts ". Le premier jour nous avons avalé d'un trait deux pleines gamelles de choux - une quantité qui correspondait au total des rations de la semaine précédente. Il y a aussi des châtaignes (10F le kilo !) Bouillies, excellentes, nous en faisons une consommation effrénée : chacun un kilo par jour. Enfin nous avons l'estomac rassasié, impression que nous n'avons pas ressentie depuis longtemps. De plus les gamelles ordinaires sont mieux servies et un peu plus variées. Hier soir des pâtes (une ration pour trois, à cause d'une gamelle insuffisamment garnie). Donc nous tiendrons le coup physiquement (le moral étant hors de cause cela va de soi).

Nous avons le droit de fumer. Nous avons commandé du tabac vert et c'est avec un réel plaisir que je fume mes deux petites cigarettes quotidiennes. Comme dit Edmond " ça termine le repas ". Avares, ou si l'on veut économes comme des prisonniers, nous conservons précieusement les mégots (chacun les siens) et chacun puise dans " la boite à clopes " pour corser sa pipe : Et l'on bavarde de choses et d'autres tout en fumant la cigarette....

Autre distraction : les trois ou quatre hebdomadaires autorisés à franchir les murs des prisons. On les commande en même temps que la cantine pour les avoir deux ou trois jours après. Ils sont d'un vide épouvantable. Le n° de 7 jours paru le 14 décembre trouve le moyen de ne traiter qu'accidentellement du formidable conflit du Pacifique, alors que nous avons appris vaguement depuis plusieurs jours, que la guerre est maintenant déclenchée entre l'Amérique et le Japon. Le ton de cette feuille " Pourri-Soir " est celui de la presse hitlérienne. Roosevelt y est pris à partie comme un vulgaire bolchevik etc......

Par contre, si isolés que nous soyons, si coupés du monde extérieur, nous sentons bien qu'un formidable espoir soulève le peuple. La confiance en l'URSS est renforcée par les premiers échecs militaires allemands sur le front soviétique. (Nous n'en connaissons pas les détails, mais les nouvelles venues de toutes parts confirment un recul hitlérien fort sensible. Le mythe de l'invincibilité de l'armée allemande set désormais défunt.)

L'espoir est si grand que nos familles estiment déjà notre libération prochaine. Jeanne m'écrit : " Cher Victor, courage, je crois que comme tu dis nous nous retrouverons bientôt, j'espère que tu nous inviteras dans la petite maison...... (il s'agit de la maison dont je rêve, notre futur foyer reconstruit). Et Roger m'exprime justement une idée sur laquelle nous étions ici tombés d'accord il y a quelques jours (télépathie ou simplement formation d'un esprit si identique, communauté de pensée si forte que nous pensons souvent la même chose au même moment ?). Sa lettre du 13 contient ce beau passage : " D'aucuns pourraient se désespérer sur l'avenir de l'humanité, en voyant que le monde entier est maintenant embrasé par la guerre, mais ce n'est pas le cas pour nous car au milieu du sang et des ruines nous voyons se lever l'homme nouveau, ferme, inébranlable, et plein d'amour et de sensibilité......) "

Quelle joie hier, à l'heure de la distribution du courrier. La maman nourricière de Marie-Claude m'a envoyé des nouvelles très fraîches de notre cher trésor. Elle me fait l'éloge de sa mignonne tête bouclée qui fait l'admiration de tous ceux qui l'approchent. Et puis elle cause très bien, fort amusante dans ses petites réflexions. Il y aura bientôt un an que je ne l'ai pas vue. Si seulement sa maman peut avoir le bonheur de l'embrasser à Noël ! Enfin elle se porte bien, toujours soignée et au grand air. Heureusement qu'elles est à la campagne (le médecin de la prison nous disait l'autre jour que souvent le lait manque ici pour les petits enfants.... les restrictions sont affreuses). Maman Achille m'a écrit en termes très touchants. Elle nous comprend et nous aime, n'est-elle pas un peu devenue notre maman depuis qu'elle élève notre poupée chérie ? Elle termine " Nous avons l'espoir qu'un jour la roue tournera et que le soleil brillera pour ceux qui le méritent..... " Ma fille est en bonnes mains.

19 décembre

Mes petits frangins sont magnifiques ! Du camp de concentration où ils séjournent depuis près d'un an, ils ont trouvé le moyen de m'expédier un colis de livres qui m'a été remis hier soir. C'est un bon choix de classiques Larousse et Hachette où se trouvent pèle mêle Montaigne, Pascal, Machiavel, Fénelon, Musset et Baudelaire. Ils y ont joint le premier volume de l'Ame enchantée où je vais renouer connaissance avec la courageuse et sensible Annette de Romain Rolland (cette Annette, femme idéale en qui je retrouve ma petite Clo).

Au coucher hier, échange d'idées sur la tuberculose ce fléau social (14.000 morts chaque année - autant qu'une guerre !- ) Avec Edmond nous parlons de ..Clairvivre..- Cette solution artificielle du problème puisqu'elle aboutit simplement à retirer de la société les malades tuberculeux et leur offre la vie en vase clos (comme dans une sorte de léproserie)

 Je songe à ma vie antérieure au sana, à l'attitude presque antisociale de la plupart des médecins, aux vices qui trouvent parmi les malades un terrain de prédilection (alcoolisme, jeux de courses, pornographie). Et notre association dissoute ? N'est-ce pas horrible en soi de penser que des milliers de malades étaient contraints de s'organiser pour faire respecter leurs droits et obtenir des soins indispensables à leur état ? Que d'obscurs dévouements, que d'héroïsme parmi les militants de la FNTC (Fédération nationale des Tuberculeux Civils). Je revois encore le visage fiévreux, aux pommettes rouges saillantes, de Martin dont j'ai appris la mort quelques mois avant mon arrestation. Malgré son double pneumo il se dépensait sans compter, se consumant comme une bûche dans la cheminée, la poitrine brûlée d'un inextinguible feu intérieur. Avant de mourir il m'avait légué son livret militaire et c'est sous l'identité de ce copain mort que je vivais illégalement - m'habituant si bien à mon identité nouvelle que j'en avais presque oublié la sienne.

 20décembre

Ce matin à la promenade, bonne surprise.

Nous avons retrouvé notre ami Arthur ( qui est dans la cellule voisine avec Léo) - La promenade a lieu dans de petites courettes triangulaires, entourées de hauts murs et de grilles à travers lesquels on aperçoit un bout de jardin ou poussent essentiellement des choux, toujours des choux, encore des choux (notre gamelle du matin 365 jours par an). Les cours ont été conçues pour un seul détenu (régime cellulaire strict) mais nous sommes 3 par cellule et nous allons à 3 à la promenade.

Enfin exceptionnellement nous avons donc pu bavarder un moment avec notre brave mineur du Gard. Toujours le même, bon comme le pain, gai comme le soleil de son midi et laborieux comme les paysans cévenols de son pays natal. Il pense à ses mineurs. De prison il a commandé chez lui les rapports de délégués mineurs, les lois et décrets qui se rapportent aux mines et enfin tout ce qui lui permettra d'être entièrement à la coule, dès la libération, et prêt à reprendre le tête de la Fédération syndicale des mineurs du Gard. Nous avons du mal à placer un mot tant notre bavard tient le crachoir. Quel magnifique gars ! En quels termes il nous parle de sa femme, de son petit Germain . Chez lui apparaît aussitôt, simplement le père de famille, l'ouvrier honnête à la vie pure, le militant.

 C'est la première fois que nous nous retrouvons côte à côte quelques minutes depuis que nous avons revêtu le costume de bure des condamnés. Quand je me rappelle Arthur il y a 6 mois, je vois immédiatement les ravages qu'ont déjà faits sur lui ces derniers mois de prison. (il a encore été malade ces jours-ci, il a maigri jauni de teint et bien vieilli - toujours jeune de cœur cependant. Ce coup-ci c'est léo qui est au lit (aussi costaud qu'il soit il se ressent terriblement des 18 mois d'emprisonnement antérieurs)

21 décembre.

Dimanche consacré essentiellement à la correspondance familiale. Aux moments de loisirs, nous nous communiquons les impressions produites par les lectures que nous faisions. Chacun est content de ce qu'il y a eu en main : David son Télémaque, Édouard les poésies de Baudelaire et moi mon Montaigne. Nous mettons en commun ces richesse, comme le reste ! (Hier nous nous sommes régalés ensemble du lapin rôti qu'Édouard a reçu de sa femme, aujourd'hui nous nous sommes régalés des chefs-d'œuvre envoyés par mes frères... Et toujours ainsi.

David me demande comment j'ai appris le marxisme léninisme. Je réponds tout d'abord : en lisant. Bien sûr en lisant. Mais pas seulement (Édouard interrompit : on peut apprendre par des cours) D'ailleurs j'ai peu lu en définitive - et des ouvrages de M.E.L.S.I. il me reste plus à lire que je n'ai lu - cependant je crois avoir bien assimilé ce que j'ai lu. D'où cela vient-t-il ? À la réflexion c'est d'abord parce que je n'ai pas seulement lu pour moi, en égoïste, mais que j'ai toujours essayé de communiquer autour de moi ce que j'apprenais. À 16 ans je lisais l'état et la Révolution, et j'en tirais les éléments d'une causerie sur la Commune, faite devant ma cellule.

Plus tard j'eus à préparer des cours, des rapports, à rechercher et choisir des textes pour "l' Avant Garde " et "Notre Jeunesse". C'est ainsi que j'ai peut être relu10 à15 fois le fameux discours de Lénine fait à la jeunesse. Le peu que j'ai appris c'est alors gravé dans ma mémoire (en passant nous remarquons combien il est profitable de ne pas garder pour soi ce que l'on apprend. À enseigner on fortifie, on développe ses propres connaissances. Et chacun peut enseigner, ne serait-ce que dans un très petit cercle - sa famille, ses camarades).

Autre raison pour laquelle j'ai assez retenu les leçons essentielles des maîtres du socialisme : j'ai étudié tel problème théorique en relation avec une préoccupation pratique du moment. Par exemple j'ai relu les articles de Lénine sur le défaitismes révolutionnaire en pleine guerre impérialiste 1939-1940 (spécialement son article sur la menace allemande contre Petrograd 1917 - au moment de l'avance allemande sur Paris juin 1940) ou bien j'ai cherché dans Marx (la guerre civile en France) la notion de gouvernement national et gouvernement du peuple, à l'heure où nous reprenions un mot d'ordre semblable contre Vichy (début 1941). Allier la théorie et la pratique, étudier en vue d'agir (et non pas pour le seul plaisir livresque d'accumuler des connaissances) voilà ce qui permet d'avancer réellement en l'étude du marxisme - léninisme.

Enfin j'ai eu le privilège de côtoyer nos chers dirigeants, et d'entendre, en plus de leur grands discours officiels, leurs réflexions quotidiennes, leurs remarques sur le travail courant, notamment leurs observations sur les questions de la jeunesse. Et c'est là une école incomparable certes.

Le manuscrit de ce journal est au Musée de la Résistance Nationale

 
Biographie

Victor Joseph MICHAUT est né le 28 octobre 1909 à Paris Vème dans une famille très modeste.

Son père Gustave enfant de l'Assistance publique passa sa jeunesse en nourrice dans les fermes de la Côte d'Or. Adulte revint à Paris lieu de sa naissance. Elisa sa mère née dans la Creuse de condition ouvrière agricole vint à Paris comme employée de maison.

La famille MICHAUT vit dans le XIII à coté d'une tannerie-mégisserie, usine qui impressionnait Victor et ses frère Roger et Louis. Les MICHAUT avaient recueilli un cousin atteint de la tuberculose qu'ils attrapèrent tous sans exception.

Le père lisait  chaque jour l'Humanité , il adhèra au PS puis au PC .La mère qui fût arrêtée et emprisonnée 4 mois à St Lazare en 1929 au cours de la journée de lutte contre la guerre adhère aussi au PC . Elle mourut en 1931.

Dès 1925 Victor collait des papillons antimilitaristes - durant la guerredu Maroc - Arrêté à 15 ans ½ , il adhèra à la Jeunesse Communiste.

Roger travailla de nombreuse années à Bercy, Louis un peu bohème exerça de nombreux petits métiers, Victor qui avait le certificat d'études et 3 années de cours complémentaires travailla chez un artisan graveur-guillocheur puis sur le chantier de taille de pierres où était son père jusqu'en 1929 date à laquelle il devint permanent de la jeunesse Communiste.

Au cours de l'été 1930, il participa à l'école de l'ICJ pendant six mois et rentra en France début 1931. Il fut alors affecté comme instructeur des JC dans le Nord Pas-de-Calais;  participa aux grèves du Textile dans la région de Roubaix puis à celle des mineurs en mars 1931. Il revint ensuite à la commission de propagande de la Fédération des JC à Paris et fut secrétaire de la région parisienne. En mars 1932, à l'issue du VIIe congrès du PCF, Victor Michaut fut élu membre du Comité central puis élu un des secrétaires des JC . A partir de fin 1933, il fut tour à tour rédacteur en chef et directeur de l'Avant-Garde qu'il quitta ainsi que les Jeunesses en avril 1939.

Victor Michaut joua un rôle actif dans la direction clandestine du parti Communiste et fut particulièrement chargé de l'Humanité clandestine. Remplacé un mois plus tard par Maertens, il fut chargé avec Danielle Casanova de la propagande politique dans l'armée et, jusqu'en mai 1940, ils firent paraître le Trait d'union qu'ils diffusèrent  avec la participation de Cécile Ouzoulias et Josette Cothias et avec le concours de nombreux camarades(Josette Cothias a tapé ce trait d'union de décembre 39 à mars40). Sur ordre du parti, Victor Michaut quitta Paris le 13 juin 1940 avec le matériel de confection du journal et arriva à Toulouse. Il réorganisa alors avec Danielle Casanova, Georgette Cadras et Jean Chaintron l'équipe dite de Trait d'union. En juillet, dans la banlieue de Limoges, cette équipe  elle se réunit autour de Benoît Frachon, Arthur Dallidet, Félix Cadras, Mounette Dutilleul et Victor Michaut. A l'issue de cette réunion, il fut désigné comme responsable politique de la zone sud.

Bientôt sept à huit régions furent constituées. Mais le 28 juin 1941, Victor Michaut fût arrêté et, le 23 septembre, condamné aux travaux forcés à perpétuité par la section spéciale du tribunal militaire de Périgueux. Il fut emprisonné à Limoges, Périgueux, Pau, Tarbes puis, en octobre 1943, à Eysses où il fit partie avec P. Doize et H. Turrel du triangle communiste dirigeant. L'insurrection qui éclata parmi les 1 200 détenus le 19 février 1944 se solda par un échec. Cinquante otages furent désignés dont douze furent fusillés le 23 février. Michaut, qui remplissait les fonctions de commissaire politique fut déporté à Dachau le 2 juillet suivant.Il fut rapatrié le 12 mai 1945 par l'armée française.

Je profite de cette mise à jour pour confirmer que Victor comme tous insurgés d'Eysses, fut nommé membre FFI à la suite de l'insurrection d'Eysses et de la lutte menée au  sein même du centre de concentration. Malgré ce qu'affirme Chambost dans son histoire "officielle" du PCF. Voici l'URL de l'Association d'Eysses :

HISTOIRE ET POSTERITE DU BATAILLON FFI D'EYSSES

http://www.eysses.fr/index.html

 

Élu député de Rouen le 10 novembre 1946, Victor MICHAUT représenta la région de 1945 à 1951 aux Assemblées constituantes puis à l'Assemblée nationale. Il fut membre du Comité central du Parti communiste de mars 1932 à 1964 et du Bureau politique de juin 1947 à 1954.Directeur des Cahiers du communisme, Victor Michaut, dont la santé était de plus en plus précaire, demanda, en 1964, à être relevé de ses fonctions au Comité central. Il était rédacteur en chef des Cahiers d'histoire de l'Institut Maurice Thorez lorsqu'il mourut.

Décédé le 16 avril 1974 à Clamart (Hauts-de-Seine) Il fut enterré au cimetière du Père Lachaise.

 



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Patrice HUGUES Donation au MRN Identifier photos Interroger photos Liens CONTACT   © marie-claude hugues     mise à jour le 15/04/2011